Depuis ce matin Dorothée n’a presque pas dit un mot. Juste ce qu’il y a d’élémentaire pour le déroulement de la journée. Rien de ce rire généreux qui la prend parfois comme par excès de bonheur. Son ami, Christian, sait qu’elle souffre, encore une fois, et qu’elle vient de basculer dans le malheur de quelqu’un d’autre.
« Qui as-tu écouté ? » demande Christian. Elle dit un peu de ce qu’elle a entendu la veille. Cette femme douloureuse qui semblait l’appeler à l’aide, et qui l’a trouvée démunie, mais requise en même temps. « Si tu ne peux rien, tu n’as pas à répondre, dit Christian. Tu n’es pas coupable de cette situation… - Je sais, répond Dorothée. Mais derrière ce visage, je crois voir quelqu’un qui me dit tout de même : Tu n’as pas le droit de rester tranquille. As-tu fait ce qu’il fallait ? Si tu partages le bonheur, refuserais-tu de partager le malheur ? Regarde-moi et secours-moi ! ».
Il faut en sortir. C’est un abus que de tourmenter quelqu’un de cette manière ! Quel est donc ce visage qui infiltre sa souffrance sous des traits d’emprunt ? Nous allons le chercher, au plus profond de sa tanière. Nous allons l’obliger à se dévoiler, à avouer : « Il ne s’agit pas de toi. Tu n’y es pour rien. Va vers ton bonheur, et moi de mon mieux… »
Dorothée et Christian sont lancés dans un grand voyage. Comme dans certains rêves, ils descendent un escalier interminable. Ils ne sont plus à marcher en montagne, en retraités insouciants, avec un léger pique-nique dans le sac à dos. Les voilà qu’ils descendent les premières marches de l’escalier en plongée vers le passé. Ils ont lourd sur les épaules. Ils se trouvent de nouveau sur les chantiers où ils ont travaillé, ils ont cinquante ans et la force de l’âge. Un peu plus bas ( et des années encore en arrière ) ils traversent des places avec des groupes qui leur sourient avec confiance, ils ont trente ans et l’optimisme de l’âge. Encore une volée de marches, et ils longent des murs où ils ont vécu en internat, elle d’un côté, lui de l’autre, ils ont quinze ans et la grâce de l’âge…
Ils se sont tant enfoncés dans l’obscurité qu’un jour ils touchent le fond de la cave. Le sol est en terre battue. Ils sont arrivés sur le chemin qui mène à leur village, ils ont huit ans et la fraîcheur de l’âge. Il y a deux fermes dans le village. Christian habite dans la première, Dorothée dans la deuxième, tout au fond, près des pâtures.
Les jours sans classe, ils mènent les vaches au pré. Ils essaient de savoir dans quel champ ils doivent aller. Et si les prés sont assez proches, ils se retrouvent. Pour jouer, pour dénicher un nid, pour faire un sifflet dans une branche de sureau, pour patienter en fin de journée quand il fait froid.
Mais parfois Dorothée ne dit presque pas un mot. Elle a mal quelque part. Mais quoi ? Christian lui promet : « Si, un soir, tu as trop mal, fais le tour de ma maison. Tu verras la fenêtre de ma chambre, près du poulailler. Tape sur les volets. J’ouvrirai ».
C’est comme cela qu’un soir Dorothée a frappé aux volets. Dans un filet de voix elle dit : « Papa est parti. Il disait quelquefois, en regardant son fusil accroché près de la cheminée : J’en ai assez… je vais partir… Maman nous faisait, avec un doigt sur les lèvres : Chut ! Ne dites rien ! Ne l’énervez pas, ça va passer. Mais ce soir, il est parti. Et il a pris le fusil ! Viens, on va le chercher… ».
Christian passe par la fenêtre et les deux enfants arrivent sur la petite route, à la sortie du village. Du côté droit la route s’élève un peu, les enfants s’engagent. Il n’y a personne de ce côté-la, ni sur les talus ni dans les fossés. Il faut revenir. Soudain une image traverse l’esprit de Dorothée : « Oh, peut-être près du trou d’eau… ».
Ils sont sur le sentier qui va vers le trou d’eau. Leurs yeux sont habitués à l’obscurité. Près de l’eau, une forme est ramassée en boule, sur le sol. Les épaules se soulèvent par saccades, comme de quelqu’un qui pleure. « Papa ! » dit Dorothée. Elle attend. Christian se tait. Après un long silence, la forme se déplie, se redresse. « Viens, dit Dorothée. Appuie-toi sur moi, si tu as besoin… ». Le papa est debout, il pose la main sur l’épaule de sa fille.
Il fait quelques pas. On l’entend dans la nuit : « Je ne partirai plus ! Je ne partirai plus, ma fille ! ». Il s’arrête, il revint en arrière. Le fusil est là, dans les joncs. Il le prend, il le jette dans le trou d’eau.
Dorothée et Christian se souviennent, quand ils quittent la cave et remontent l’escalier. Si le malheur de quelqu’un pose encore sa lourde main sur l’épaule de Dorothée, Christian lui dit, doucement : « Le fusil a disparu dans le trou. Tu as écarté le danger. Ton papa est revenu. Il a continué sa vie. Toi, tu continues la tienne. Et ton père ne te demande rien. Sinon que tu sois heureuse ».
Loïc Collet