La mise en marche du Grand Collisionneur de Hadrons ( LHC, en initiales anglaises ) par le CERN près de Genève doit permettre bientôt de mieux connaître la constitution de la matière. Le but est de reconstituer les conditions dans lesquelles cette matière s’est organisée. Les scientifiques s’entendent pour dire que la matière, telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui, a pris sa première forme repérable il y a près de 14 milliards d’années, par une « explosion » de départ, le Big Bang. Que dire de ce « commencement » ?
Six scientifiques ont reçu la question de Patrice Van Eersel : « Le monde s’est-il créé tout seul ? ». Leurs réponses paraissent dans un livre qui a le même titre que la question ( aux Editions Albin Michel, 2008 ). Ils s’appellent : Trinh Xuan Thuan ( astrophysicien ), Ilya Prigogine ( physicien ), Albert Jacquard ( biologiste ), Joël de Rosnay ( cybernéticien ), Jean Marie Pelt ( botaniste ), Henri Atlan ( médecin ).
Le Big Bang
Parler de Big Bang c’est proposer une théorie, c’est-à-dire une représentation mentale qui permet de conceptualiser une réalité physique. Mais ici, la réalité n’est pas l’évènement lui-même du Big Bang mais ce qui s’est produit « après », dans les transformations du cosmos. La théorie du Big Bang fonctionne comme un postulat en mathématique : il est nécessaire pour fonder logiquement l’histoire de l’univers, depuis la masse primitive jusqu’aux plus grandes complexités actuelles, le vivant et surtout la conscience humaine et les capacités de l’esprit.
Albert Jacquard souligne vigoureusement l’impossibilité de situer le Big Bang dans le temps, donc de le « définir » comme un évènement : « Il n’y a pas eu de Big Bang. C’est un nom que l’on donne à un point inaccessible, inaccessible par définition, ce n’est pas un « évènement », sinon il faudrait qu’une seconde avant, il n’ait pas encore eu lieu, car le temps n’existait pas ! Donc le point « T zéro » n’existe pas non plus. La science s’en approche elle - même… » (op.cit.p.107).
Les scientifiques sont d’accord avec ces affirmations de Jacquard car, pour eux, le temps et l’espace que nous connaissons sont « entre » les instants et les lieux qui se sont produits à partir du Big Bang. Celui-ci ne peut être lui-même dans un instant puisqu’il n’a pas d’« avant ». Tout au plus il n’est pas impossible d’imaginer que la matière a connu ou connaîtra des états dans un autre « temps » et un autre « espace » que ceux qui sont les nôtres. Si l’évolution a produit un seul univers, elle peut, théoriquement, agir dans une multitude d’univers. L’astrophysicien Trinh Xuan Thuan admet ce qu’il appellerait le « multi-vers » au lieu de « l’uni-vers ». Mais, dit-il, c’est invérifiable dans l’état actuel de la science qui ne connaît que la combinaison qui nous est parvenue, la « combinaison gagnante » parmi une multitude de possibles.
Auto-organisation ou interaction ?
Les scientifiques interrogés s’expriment différemment. Les uns, comme Prigogine, parlent de « phénomènes d’auto-organisation de la matière évoluant vers des états de plus en plus complexes » (op.cit.p.85). D’autres, comme Atlan, évoquant les « systèmes dynamiques complexes », parle de « systèmes constitués de beaucoup d’éléments en interaction les uns avec les autres, comme dans une réaction chimique » (op.cit.p.175).
Soulignons le vocabulaire, car le débat va se nouer de ce côté. Quand l’un parle d’auto-régulation et l’autre d’interaction, Jacquard parle d’interconnexion et précise : « L’interconnexion est un concept très différent de l’auto-organisation, puisqu’il prend en compte ce qui arrive de l’extérieur et non le pouvoir de se transformer soi même « (op.cit.p.118).
C’est là que la question de l’auto-création apparaît. Peut-on dire qu’une matière a « le pouvoir de se transformer elle-même » ? La science s’est construite en rejetant les vieilles conceptions de « puissances » occultes qui produiraient des effets aléatoires. La science s’est bâtie en découvrant les lois qui régissent les rapports entre les choses. Toute réalité est l’effet de causes antérieures, efficientes et reconnaissables en raison. Il n’y a pas, dans la nature, auto-production.
Mais si cela est la règle dans la succession des phénomènes, est-ce la règle aussi pour le Big Bang ? La matière qui s’est déployée là n’a pas, par définition, de causes efficientes, antérieures. Faudrait-il lui reconnaître un « pouvoir de se transformer elle même » ?
Hypothèse du « principe anthropique »
L’hypothèse du principe anthropique est posé à partir d’un constat : l’ordre de l’univers qui aboutit à la vie et à la conscience humaine exige une telle interaction des éléments de départ ( la « soupe primitive » au Big Bang) que le hasard exclut quasiment toute probabilité d’une évolution vers le résultat que nous connaissons. Le vraisemblable, dit Trinh Xuan Thuan, c’est d’admettre que « dès le début, l’univers contient en germe les conditions requises pour l’émergence d’un être vivant et conscient » (op.cit.p.38). C’est le principe anthropique.
Ce scientifique sait qu’il s’écarte ainsi de la science, tout en la pratiquant par ailleurs. Il passe du côté de la philosophie : « Je pense qu’il faut parier, comme Pascal, sur l’existence d’un principe créateur qui a réglé les constances physiques et les conditions initiales dès le début pour qu’elles aboutissent à un univers conscient de lui-même. Mais c’est un postulat que la science est incapable de démontrer, qui relève de la métaphysique, je suis d’accord. Certains appellent ce principe créateur « Dieu ». Pour ma part, ce n’est pas un Dieu personnifié qui intervient dans les affaires humaines, mais c’est un principe panthéiste omniprésent dans la nature, comme l’entendaient Spinoza et Einstein » (op.cit.p.50).
Il a tout de même une conception particulière de la métaphysique, à distance du rationnel : « C’est un pari métaphysique de ma part. Ma réponse est plus d’ordre intuitif et émotionnel que rationnel. La science n’a encore rien à dire sur ce sujet. Je pense que le principe est conscient. Il a voulu créer un univers qui possède un observateur » (op.cit.p.51). Admettre un être conscient dans le processus de cette « création », c’est une position religieuse. Et, curieusement, ce bouddhiste va plus loin que la croyance commune du bouddhisme pour qui le principe organisateur du monde n’est pas conscient de lui-même…
Un Dieu créateur ?
Le christianisme a tenu aussi cette position : s’il y a eu « Big Bang », la matière primitive était investie de forces orientées vers l’apparition de la vie et de la conscience. Et ces forces étaient dues à Dieu, Dieu créateur. Le seul Chrétien parmi les scientifiques interrogés est Jean Marie Pelt. Comme scientifique il doit dire qu’il est embarrassé par le principe anthropique : « Là, je suis un peu gêné par le fait que l’on fasse entrer dans la science l’idée de finalité, c’est-à-dire que l’on prétende pouvoir scientifiquement donner un sens à l’univers. Je ne dis pas que l’univers n’a pas de sens, mais cette idée, je la ressens plutôt dans la métaphysique que dans la science » (op.ci.p.151).
Il ébauche sa position de croyant : « Je crois qu’il y a une zone de mystère qui enveloppe le tout… Je pense que la science est par nature enfermée dans des présupposés que lui impose la finitude humaine…On ne peut sortir l’infini du fini » (op.cit.p.163). C’est sa manière de reprendre le « théorème d’incomplétude » de Gödel, selon lequel « tout système est incomplet, doit faire appel à un ou deux axiomes supplémentaires » (op.cit.p.62). Ici l’axiome serait l’infini. Comme son collègue bouddhiste il parle de métaphysique, il devrait parler de sa foi chrétienne, puisque c’est elle qui le questionne.
Or que dit la foi chrétienne sur l’origine du monde ? Elle a traversé de nombreuses représentations de Dieu en ce domaine. La Bible garde des traces de croyances chamaniques attribuant l’origine du monde à des forces bienveillantes ou malfaisantes, à l’image de la nature. Elle a rassemblé ensuite ses images d’origine sous l’autorité et la puissance d’un Dieu unique. Mais regardons de près le texte du livre biblique de la Genèse. Il montre un Dieu qui transforme un monde déjà-là, une terre étendue comme un désert sans vie et plongé dans la ténèbre.
Dieu dans l’histoire
Beaucoup de Chrétiens voient encore la « création » de cette manière : du rien à quelque chose. Non seulement ils oublient le début de la Genèse, mais, de plus, ils prêtent à Dieu une « action » qui l’inscrit dans le temps du cosmos. C’est un anthropomorphisme fâcheux. On ne peut le garder que si on y voit un mythe pratique pour satisfaire le besoin de justifier le monde et de s’articuler à la divinité dans les situations limites du début et de la fin de l’existence.
Il serait préférable actuellement de s’en tenir, pour l’histoire de l’univers, à ce que disent les scientifiques : l’origine absolue de la matière ne relève pas de notre connaissance ( le théologien Thomas d’Aquin admettait, avec Aristote, qu’en philosophie on ne pouvait pas penser un commencement du monde… mais, croyait-il, sa foi le lui demandait ! ). C’est la particularité du Big Bang que de nous introduire à l’histoire de l’univers « après coup ». La foi ne dit pas plus en ces domaines d’origine et d’évolution de l’univers. Par contre elle dit que, dans cette durée du monde, des évènements se sont produits qui sont lus par des croyants comme « lieux et temps » de la rencontre avec Dieu, dans l’histoire du peuple juif, dans la « chair » de Jésus, dans la nouvelle alliance avec lui.
La foi chrétienne n’est pas une « foi cosmique », elle est une « foi historique », une foi inscrite dans les relations historiques entre des hommes et Dieu, éminemment dans la personne de Jésus. Le langage scientifique se cherche sans arrêt. Le langage mythique se retrouve dans toutes les religions. Le langage « christique » est original. Il naît d’une « nouveauté », comme le Big Bang en son domaine. Il donne à penser et à vivre dans le temps des humains. Le monde est là. Le Christ, aussi, là aujourd’hui.
Loïc Collet