DEGOUTANT PERSONNAGE

Ce matin-là, Gabriel est parti de la maison, mal réveillé, avec un peu de lait dans l’estomac et un morceau de pain. « Tu vas être encore en retard, disait M’man, dépêche-toi ! » Il a passé la main dans ses cheveux, il n’est pas descendu dans la cour pour se mouiller le visage au robinet. Il ne le fait pas souvent. Surtout pas quand il fait froid comme aujourd’hui.

 

Il a monté la petite rue qui mène à la place de la Chapelle. Il a longé le jardin du presbytère, puis le cimetière. Et il est arrivé juste à temps pour entrer avec les autres dans la classe. La température y est bien meilleure. Gabriel baille à mâchoire déployée, il n’a pas son compte de sommeil. Mais il a à peine ouvert son pupitre que l’instituteur passe derrière lui et lui dit : « Tu resteras là tout à l’heure pendant la récréation… ».

 

Une heure et demie plus tard, tous les enfants sont sortis dans la cour. Gabriel est resté à sa place. L’instituteur s’approche. « Montre tes mains ! ». Surpris, Gabriel tend ses deux mains, les paumes vers le bas. C’est vrai qu’elles sont sales. Surtout les ongles, très noirs. Il y a un bon moment que Gabriel ne les a pas coupés avec ses dents. Puisqu’il n’y a pas de ciseau pour cela à la maison, il le fait pourtant de temps en temps quand ils sont trop longs ou que l’un d’eux s’est cassé. Alors, avec sa salive, le bout de ses doigts, au moins, est propre.

 

L’instituteur est devant lui, devant les mains tendues. Et il a cette phrase qui retentit dans la classe comme si elle venait d’un autre monde, une voix qui descend jusqu’au creux de l’estomac : « Vous êtes un dégoûtant personnage ! ».

 

 

Gabriel ouvre la bouche, sans un mot sous le choc. Il sort dans la cour. Il s’assoit sur un muret. « Pourquoi il m’a dit ça ? Pourquoi il m’a dit ‘ vous ‘ ? ‘ Dégoûtant ‘, je comprends. Mais ‘ personnage ‘, qu’est-ce que c’est ? C’est peut-être quelqu’un à qui on dit ‘ vous ‘ ? Mais alors ce n’est pas moi ! On ne m’a jamais dit ‘ vous ‘… ‘ Personnage ‘, on me l’a dit une fois. C’est quand je jouais le ‘ mendiant ‘ au théâtre, à la fin de l’année. On m’avait dit : ‘ Tu feras le personnage du mendiant ‘. Et c’est à peine si on me disait ‘ tu ‘ » …

 

 

Assis sur la pierre, Gabriel se rappelle soudain quelque chose. Il n’y a pas longtemps, un soir, il était à la maison avec M’man, Grand Lou et Gourmeline. Ils ont entendu quelqu’un monter l’escalier de bois qui mène de la cour à la cuisine. M’man a  dit : « Entrez ! ». Ils ont vu dans l’encadrement de la porte un homme, grand, immobile, parcourant de son regard la cuisine. C’était l’instituteur. Gabriel ne sait pas pourquoi il est venu, le choc est trop grand. « Il a vu comment on vit… il a vu dans quelle crasse on est… il n’avait pas le droit de venir… maintenant c’est trop tard… il n’oubliera pas… on ne vaut rien… oui, dégoûtant personnage… ».

 

 

Pourtant cet instituteur, Gabriel l’aime bien. Pour deux raisons, au moins. Avec lui on apprend beaucoup de choses, beaucoup de mots et ça danse dans la tête ! Et puis, cet instituteur est un « prêtre qui fait la classe ». Gabriel a entendu dire qu’un prêtre est un ami de Jésus. C’est un bon signe pour Gabriel, car Jésus, il y tient, c’est aussi un ami pour lui. D’ailleurs beaucoup en parlent comme ça, autour de lui. Pas seulement M’man ou Marraine.

 

 

Il s’est même passé quelque chose de particulier entre l’instituteur et Gabriel. Est-ce qu’il avait sept ou huit ans à ce moment-là ? Il se souvient seulement qu’il savait lire depuis peu de temps. Et voilà que l’instituteur lui offre un livre. A lui, Gabriel ! Le premier livre qu’il a eu ! Et le livre avait pour titre : « Prêtre, pourquoi pas ? ». Un petit livre à couverture grise, sans images. Qu’est-ce qu’il y avait dedans ? Gabriel ne sait pas. Mais le titre, c’était pour lui. Prêtre, pourquoi pas ? Pourquoi pas comme cet instituteur qui fait la classe et qui est ami de Jésus ? Un rêve !

 

 

Cette question lui traîne dans la tête pendant longtemps sans qu’il en parle à personne. Un jour, il était à la ferme de « la Tante du Ménec » où il prend le lait, comme  d’habitude. Les filles de la maison sont, disait-on, des cousines. Trois adolescentes entre dix sept et douze ans. Elles aiment bien se distraire à « causer » avec Gabriel, tout en attendant que l’écrémeuse finisse  son travail. Un jour, elles lui demandent : « Qu’est-ce que tu feras quand tu seras grand ? ». Gabriel répond : « Moi, je serai prêtre ! ». Elles rient. Mais gentiment, car elles sont intriguées et flattées. C’est désormais un secret entre eux, une suite d’allusions, de sourires de connivence.

 

 

Elles ont dû pourtant s’élanguer au moins une fois. Car M’man lance, un peu plus tard, à Gabriel : « Qu’est-ce que tu as dit aux cousines du Ménec ? ».  Gabriel ne s’attendait pas à la question. Silence. « Toi, prêtre ? Certainement pas ! Pas un garnement comme toi ! Tu as oublié ce que tu as fait à la voisine, la fille du boulanger ? ».

 

Gabriel sent encore sur ses fesses la raclée qu’il a reçue avec l’osier du jardin. Dans la rue  des enfants du quartier jouaient. En particulier un groupe de cinq ou six fillettes, dont Gourmeline, la frangine. Elles ont dû dire quelque chose de désagréable. Gabriel a pris une pierre et l’a lancée vers le groupe. Elle a atteint une fillette en plein front et le sang s’est mis à couler en abondance. Quand M’man l’a su, elle est allée au jardin et elle est revenue avec une poignée de baguettes d’osier. Gabriel en a eu plein les fesses. Et Gourmeline, qui avait été effrayée par le sang, répétait : « Il est comme ça, Gabriel. Il n’aime pas les filles ! ».

 

« M’man a raison, se disait Gabriel. Prêtre, ça ne va pas être facile !… Mais les filles, je ne leur en veux pas ! Et puis, je ne suis pas si dégoûtant que ça ! ». 

 

                                                                                Loïc Collet 

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