( Apport de Colette Fouilloud au Café-Philo de Lorient, le 28 Nov. 08 )
I - Pourquoi cette intervention ?
Pour qu’on dispose de 2 points de départ différents.
Pas de désaccord majeur sur le vaste panorama historique que Loïc nous a proposé, mais des divergences sur le sens des mots, la manière de les choisir et de les employer pour signifier tel ou tel contenu et du même coup j’arrive à une conclusion différente de la sienne !
Ces différences viennent de ce que nos choix de vie ne sont pas les mêmes : Loïc est un croyant chrétien et moi, je me sens actuellement « athée » (ou au moins « agnostique »), je ne partage les croyances et les pratiques d’aucune religion.
Pour moi, pas de nécessité de se référer à un arrière-monde, à des êtres ou un être transcendants, c’est-à-dire d’une autre nature qu’humaine, en quelque sorte supérieur(s) et extérieur(s) au monde qui nous environne ( = la nature et les sociétés humaines ).
Passer du temps à se demander s’il y a ou non un dieu, s’il y a ou non une vie après la mort etc… cela me paraît désormais inutile, mais c’est vrai que je n’ai pas toujours pensé comme cela, c’est là où j’en suis actuellement !
II - Que dire des termes « spiritualité » et « religion » ?
A) Précisions sur le sens des 2 termes :
1 ) Pour moi le terme « spiritualité » renvoie inévitablement au domaine religieux ; il fait immédiatement écho aux Exercices spirituels d’Ignace de Loyola (fondateur de la congrégation des jésuites au 16° siècle), ouvrage présentant des pratiques permettant de se rapprocher de Dieu, de mieux vivre la foi chrétienne ; les exemples donnés par Loïc me semblent confirmer le lien spiritualité - religion : même les spiritualités « déliées » renvoient à une ou plusieurs religions !
Ce sont essentiellement des croyants qui utilisent le terme « spiritualité » pour désigner la vie de l’esprit ; certes Comte-Sponville l’utilise mais c’est qu’il est encore imprégné de la formation chrétienne qui a été la sienne.
Les expressions « spiritualité », « domaine spirituel » sont acceptables pour désigner des manières particulières de vivre telle ou telle religion (ex. spiritualité franciscaine, spiritualité soufie… ), mais ce sont des expressions à éviter, me semble-t-il pour parler de « la vie de l’esprit », qu’on appelle d’ailleurs plutôt la vie psychique depuis la découverte de l’inconscient par Freud ; pourquoi utiliser des termes à connotation religieuse pour désigner les activités de type intellectuel, moral esthétique propres aux humains, alors que ces activités peuvent se déployer sans référence à la religion ?
Si on le fait, c’est qu’on se situe, philosophiquement parlant, dans une perspective idéaliste, et si on tient à parler de vie psychique plutôt que de spiritualité, c’est qu’on se situe dans une perspective matérialiste,dans la tradition de Démocrite, Epicure, Lucrèce, Spinoza, Diderot, Marx, et bien d’autres.
Evidemment ce matérialisme là n’a rien à voir avec ce qu’on appelle habituellement le matérialisme, à savoir le comportement de ceux qui ne recherchent que le plaisir lié à la jouissance de biens matériels ! Avoir une position philosophique matérialiste n’exclut nullement de poursuivre un idéal ! Etre matérialiste, c’est considérer que l’esprit provient de la matière. En conséquence, pour désigner le souci d’agir au mieux, le désir de comprendre le monde et de participer à son amélioration, on évitera les termes à connotation religieuse.
2 ) Quant au terme « religion », d’après la quasi-totalité des études anthropologiques, il sert à signifier un ensemble de croyances et de pratiques relatives à ce qu’on considère comme sacré.
A propos de Durkheim et d’Otto, Loïc parle de « 2 réponses en sens opposé » : de fait, l’un et l’autre insistent sur le concept de sacré ; en effet, Durkheim définit la religion dans Les formes élémentaires de la vie religieuse comme « un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées c-à-d séparées, interdites ».
Or, c’est ce lien étroit, consubstantiel entre la religion et le sacré, qui fait que je me méfie de la religion, de toutes les religions.
B - Pourquoi se méfier du religieux ?
Devant ce qu’on considère comme sacré, l’attitude la plus fréquente, c’est de vénérer et de se prosterner : soit de nos propres yeux, soit dans des reportages télévisés, nous avons pu voir des foules qui prient avec ferveur et qui se prosternent (ex. à la Mecque autour de la Kaaba, au Vatican, place Saint Pierre, à Lourdes devant la statue de
D’autre part, chaque religion a tendance à estimer qu’elle détient la vérité, que sa conception du divin est la meilleure ; et l’histoire fourmille de conversions forcées (ex. l’imposition du christianisme au cours des diverses colonisations, le djihad islamique …), de massacres interreligieux (ex. entre catholiques et protestants encore aujourd’hui en Irlande, entre hindouistes et musulmans périodiquement en Inde) et de persécutions (ex. des chrétiens par les romains dans les premiers siècles, puis de ceux que les chrétiens appelaient païens, une fois que l’empereur romain Constantin s’est converti au christianisme au 4° siècle (cf. l’ouvrage de Vassilis Alexakis : Ap. J-C. chez Stock 2007) ; actuellement persécution des chrétiens en Irak)
Les religions comportent un côté aliénant en ce que bien souvent elles conduisent au renoncement au jugement personnel et à la prise de responsabilité ; et, en tant qu’institutions bien souvent elles contribuent à maintenir des structures inégalitaires : ex. les monarchies chrétiennes de droit divin, l’hindouisme qui justifie le système des castes.
C - Interprétation anthropologique du religieux :
Cependant il y a un autre aspect des religions, à savoir qu’elles peuvent contribuer à dynamiser le désir de s’inventer soi-même toujours plus humain, en essayant de participer avec d’autres à la mise en place d’une société plus juste et fraternelle. On trouve cette aspiration (mêlée à d’autres aspects du type combat des infidèles) aussi bien dans les traditions orales que dans les textes dits sacrés des diverses religions.
Ce bon côté de la religion c’est celui qui se manifeste dans ce que Loïc a appelé « les spiritualités engagées ». Que les religions puissent inviter les hommes à se dépasser eux-mêmes s’explique anthropologiquement par le fait que les hommes sont des êtres mortels et des êtres sociaux ; en tant qu’êtres mortels, ils se heurtent à leur propre finitude, et en tant qu’êtres sociaux, ils mettent en place des modes de fonctionnement du vivre ensemble qui sont toujours plus ou moins insatisfaisants ; le besoin religieux s’enracine dans ces insatisfactions ; les croyances et les pratiques religieuses sont un moyen pour les humains de protester contre les difficultés de l’existence et contre les injustices dont ils sont victimes et/ou témoins.
Le fait religieux apparaît comme un des aspects de la culture humaine : chaque société développe un ensemble de savoirs et de savoir-faire, de croyances (entre autres d’ordre religieux), de techniques et de formes d’art qui sont transmis et transformés de génération en génération ; il arrive qu’à tel ou tel moment du temps telle ou telle culture soit indissociable de telle ou telle religion : c’est le cas de la culture française et du catholicisme par ex. au 17° siècle, c’est le cas aujourd’hui de la culture indienne et de l’hindouisme,de la culture arabe et de l’islam.
Mais même dans les sociétés sécularisées, une partie de l’identité sociale s’enracine dans la religion dominante :
- Chaque société voit son espace et son temps marqué par la religion :
au niveau de l’espace : territoire recouvert d’églises en France, de mosquées en Arabie Saoudite, de pagodes en Birmanie etc…
au niveau du temps : le calendrier est rythmé par les fêtes religieuses de la religion dominante : Toussaint, Noël, Pâques dans les sociétés de tradition chrétienne, fin du Ramadan pour les sociétés de tradition islamique, Yom Kippour pour la société hébraïque, Pongal et Diwali en Inde etc…
- D’autre part les productions d’ordre artistique de telle ou telle culture portent souvent la trace des croyances religieuses de la société où elles sont nées, et ne peuvent guère être comprises sans référence à ces croyances : comment comprendre les multiples Annonciations, Crucifixions, Résurrections, Martyres de Saint Sébastien sans un minimum de connaissances concernant le christianisme ? (dommage qu’un élève de lycée croit voir un individu victime des indiens lors de le conquête de l’ouest américain quand il est mis en présence d’un tableau représentant Saint Sébastien ! ou qu’une autre élève face à une reproduction d’Annonciation croit avoir affaire à un tableau fantastique où une femme avec des ailes s’agenouille devant une femme assise !)
Important donc que les sociétés mettent en place des dispositifs permettant la transmission des connaissances nécessaires pour que chacun puisse s’approprier ce terreau religieux à partir duquel s’est élaboré peu à peu sa culture.
Mais si connaître la tradition religieuse propre à sa culture (ainsi que quelques autres ! ) est important, adhérer à telle ou telle religion relève de la liberté de chacun. Et on peut estimer qu’étant donné le côté aliénant de toute religion, il est préférable de vivre l’aspiration à une vie plus humaine, à une société plus juste et plus fraternelle en dehors de toute appartenance religieuse.
III - Réponse à la question posée :
Selon moi, spiritualité et religion ne relèvent pas de démarches soit « conjointes », soit « séparées ». Ce que Loïc appelle « spiritualité », d’un terme à connotation religieuse, c’est ce que j’appelle le bon côté de la religion, celui par lequel elle peut être source de vie en recherche de moyens pour développer le meilleur de soi au service de tous.
Mais quand cette recherche ne s’accompagne pas d’une adhésion à une religion, je crois bon de rejeter le terme de « spiritualité », trop connoté religieusement, parce que cela vient brouiller la différence de position : croyants-incroyants.
Pour conclure, cette différence, de même que nos différences de réponse à Loïc et à moi, ces différences sont-elles essentielles ? Je ne crois pas ! L’essentiel, me semble-t-il, qu’on soit croyant ou incroyant, c’est d’éviter l’idolâtrie, la sacralisation de tel ou tel texte (Vedas, Bible, Coran …), de tel ou tel personnage historique (Bouddha, Jésus…) ou de telle autre représentation de la divinité, la sacralisation de l’argent, de la science etc. L’athéisme ne met nullement à l’abri de l’idolâtrie !
Certes nos réponses concernant « spiritualité et religion » sont différentes, mais sur le rejet de l’idolâtrie, je pense que nous pouvons nous entendre !
Colette FOUILLOUD