Il y a une heure qu’ils ont quitté la route goudronnée. La camionnette cahote sur le chemin de terre, d’un côté à l’autre pour éviter les plus gros trous. A quels signes se repère Ana ? Les grandes étendues de soja se ressemblent toutes. Seuls quelques petits bois d’eucalyptus ont parfois une allure originale. Mais Ana est allée plusieurs fois dans ce campement de paysans sans terre qui est là-bas au bout du chemin.
Aujourd’hui elle y conduit deux Français, qu’elle connaît par une association de solidarité. Yves et Louise y ont reçu, dernièrement, la demande d’une jeune femme de Paris qui pourrait se mettre, pendant un an, à la disposition d’un village brésilien. « Le plus important maintenant, dit Ana, ce serait d’alphabétiser les enfants. Ils ne peuvent pas faire encore la distance d’avec la ville ».
Ils viennent de longer un bois et brusquement ils arrivent à la première baraque. Elle se présente comme un demi cylindre collé au sol. Elle est faite de grosses branches pliées en arceaux et plantées dans la terre, le tout recouvert d’une bâche de plastique noir, comme on en voit en Europe pour l’ensilage du maïs ou des betteraves.
La camionnette zigzague entre les baraques, une trentaine sans doute, et s’arrête devant un petit bâtiment, le seul qui est en briques. Au-dessus de la porte flotte un petit drapeau. Il est rouge, sauf en son centre un rond blanc avec un dessin : sur une carte du Brésil en vert se détachent deux personnages, une femme et un homme qui dresse à bout de bras une machette. Et sur le blanc se lit l’inscription : « Movimiento dos Trabalhadores rurais sem Terra. Brasil » ( Mouvement des Travailleurs ruraux sans terre. Brésil ).
Quelques hommes sont là, devant la petite maison. En tricot de corps et pantalons déchirés, plus bruns que la terre et plus secs aussi. Sauf celui qui s’avance le premier, il est blond et plus grand que les autres. C’est Polacco. Ana en avait parlé dans la voiture. On sait qu’il est d’origine polonaise mais on n’utilise que le nom qu’il avait dans la clandestinité quand la lutte pour la terre se payait souvent au prix de la mort, si des militaires mettaient la main sur les militants.
Polacco et Ana se donnent la grande accolade, la main frappant le dos de l’autre pour lui dire : « Tu comptes beaucoup pour moi ». Yves et Louise reçoivent le même accueil. Venus de si loin, ce ne peut être que des amis.
Les hommes ont commencé à disposer devant la maison des petites piles de briques et des planches par-dessus. Les femmes approchent, les enfants tournent autour da la camionnette. Bientôt tout le monde est assis, cinquante personnes peut-être, et Polacco commence à raconter l’histoire de la communauté.
Ils travaillaient pour de gros propriétaires, dans la misère. Ils ont connu le Mouvement des Sans Terre. Pendant cinq ans ils ont fait des manifestations pour avoir des terres. Mais personne ne les écoutait. Alors, un jour, ils se sont regroupés, ils étaient cinq cents, avec les vieux et les enfants. Ils sont partis vers la préfecture de la région. Ils ont marché vingt jours. Ils sont restés une semaine devant la préfecture. Finalement ils ont obtenu quelques terres, quatorze hectares par famille. Ils sont une trentaine de familles dans le campement, ils ont fait leurs baraques avec des bâches, ils ont semé et maintenant…
On entend un bruit de moteur sur le chemin. Polacco s’arrête de parler. Toutes les têtes se tournent vers l’entrée du village. Un gros 4/4 freine brusquement dans la poussière. Celui qui est à côté du chauffeur s’approche, suivi des deux hommes qui étaient sur la banquette arrière. Leur chemisette flotte sur la ceinture, elle gonfle par moments à l’emplacement des revolvers.
Polacco s’avance. Le visiteur a fait un signe de tête en direction d’Yves et de Louise. Polacco explique : ce sont des Français, des amis, ils pourraient faire quelque chose pour les enfants… « Pour les enfants ! C’est bien! C’est bien ! » s’écrie le propriétaire, rassuré. Il ajoute : « Quand ils reviendront, dis-leur de passer à la fazenda. Ils verront ce qu’est l’hospitalité brésilienne ! » Et les hommes remontent dans le 4/4. L’avertissement a été donné. La prochaine fois que des intrus arrivent par là sans avertir le maître voisin, gare à eux !
La nuit est froide. Sous les bâches de plastique plusieurs couvertures suffisent à peine pour que vienne le sommeil. Après le petit déjeuner, où exceptionnellement on boit du café, tout le monde est bien content de marcher à travers le campement. Polacco donne des précisions, en passant d’un lot à l’autre, quatorze hectares de haricots, de blé, de manioc, et parfois même de riz en terre sèche, dans les petites dépressions du terrain.
Ils arrivent ainsi à la limite de la zone communautaire. Au-delà c’est un immense champ de soja qui dépasse les collines à l’horizon. « Une petite propriété pour la région, dit Polacco, elle ne fait que mille hectares… » Du côté du campement le dernier lot est occupé par un jeune couple et leurs trois enfants. Ils ont même réussi à construire une baraque en planches. Ils ont trouvé assez d’argent pour débiter quelques arbres du bois de la collectivité et acheter des pointes. Ils sont tout fiers d’offrir un « cha », une tisane d’herbes sauvages, bien chaud pour les visiteurs dans les courants d’air.
La porte est ouverte. Polacco entend quelqu’un arriver. « C’est O Tigre », dit-il. Le papa et la maman de la baraque se regardent, les enfants se serrent contre eux. L’homme monte les deux marches et son grand corps s’encadre dans la porte. Il s’immobilise. Ses yeux presque fermés vont lentement d’un côté et de l’autre de la pièce, sur chaque personne à tour de rôle. La tête est rectangulaire, une petite moustache couvre la lèvre supérieure. Yves se dit : « C’est Charles Bronson, le justicier du film ‘ Il était une fois dans l’Ouest ’… Qui cherche-t-il ? »
Il entre, il s’assoit, il regarde, il se tait. La conversation reprend devant lui, il écoute. Le long de sa cuisse gauche pend une sorte de poignard, plus qu’un poignard, une machette dans un étui. Non, il n’est pas venu pour jouer un air d’harmonica comme dans le film, il doit être habité par une autre musique, le Tigre.
Au retour, Polacco explique : « On ne le connaissait pas. Il nous a rejoints pour la grande marche vers la préfecture. Il a été fidèle à la communauté. Il a beaucoup travaillé pour ceux qui ont construit en dur. Il est encore sous les bâches, seul, sans femme. C’est « le Tigre ». Il fait un peu peur, il ne pose jamais de questions, il ne faut pas lui en poser non plus… Il n’était pas là, hier, quand le propriétaire est passé. On dit qu’il a tué des hommes… Alors, le jour qu’il sera en face du propriétaire, qu’est ce qui se passera ? Machette contre révolver, qui frappera le premier ? ».
Entre les deux, viendra un peu plus tard, de France, une jeune femme pour alphabétiser les enfants. Elle portera parfois le tee-shirt des paysans sans terre, avec la machette tendue à bout de bras. Elle portera aussi, autour du Premier Janvier de l’année, le tee-shirt pour la fête de la paix, avec, au milieu, un cercle bleu où se détachent la carte de l’Amérique Latine et un oiseau portant un rameau d’olivier. Et autour du cercle, les mots : « Journée Mondiale de la Paix. Oui à la vie. Non à la violence ».
Loïc Collet