( Apport de Loïc Collet au Café-Philo de Lorient, le 28 Nov. 08 )
1 - Débats sur les mots « spirituel » et « religieux »
1) En 2000 ( au sommet de l’Union Européenne à Nice ) les gouvernants européens avaient adopté un projet de charte des droits fondamentaux pour l’Europe. Et ce projet fondait ces droits civiques et sociaux sur « l’héritage culturel, humaniste et religieux ».
Lionel Jospin a réagi vivement, au nom d’une certaine laïcité. Il propose d’écrire : l’Europe « consciente de son patrimoine spirituel et moral ». La rédaction finale ne l’a pas sans doute satisfait. On lit dans le texte de 2003 soumis à référendum : « S’inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe… ». Le mot « religieux » est maintenu. Le débat ne demeure pas moins vif. Le terme « spirituel » va-t-il supplanter le terme « religieux » ?
2) La manière d’en parler dans des manuels de philosophie, au lycée.
Comparons deux manuels : un manuel en 1995 et un autre en 2001.Celui de
Dans le manuel de 2001 le chapitre sur la religion a disparu. Le sujet est coupé en deux : une première partie qui s’intitule : « Le mythe, la science et la philosophie » et une autre partie, placée dans les « questions d’approfondissement », sous le titre « Religion et rationalité ». En fait cette partie traite des relations conflictuelles entre la religion catholique en France et la science, pour poser ensuite la laïcité, rempart contre le sectarisme et lieu possible pour le « dialogue des convictions ». Quelles convictions ? Sans doute pas les convictions religieuses car on nous dit qu’elles ne sont source que d’affrontements.
3) L’entrée en force du terme « spiritualité » chez André Comte-Sponville Cela apparaît dans le sous-titre de son ouvrage « L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu ». Il y traite de son athéisme, en deux temps : comment se passer de la religion ? Puis, comment se passer de Dieu ? Et un 3e temps : comment s’établir en spiritualité ? Spiritualité sans Dieu, mais ouverte, dit-il, sur l’infini, l’éternité, l’absolu. Et la morale surtout.
2 - Le sens des mots ( selon le Dictionnaire Culturel du Robert )
- La religion : « Reconnaissance par l’homme d’un pouvoir ou d’un principe supérieur et à qui obéissance et respect sont dus ; attitude intellectuelle et morale qui résulte de cette croyance »
Une religion (particulière) : « Système de croyances et de pratiques, impliquant des relations avec un principe supérieur, et propre à un groupe social »
- La spiritualité. Le sens peut aller dans deux directions différentes :
Du côté de la religion, le spirituel est de l’ordre de l’esprit en tant que reflet ou émanation d’un principe supérieur, divin.
Du côté de la philosophie, le spirituel est de l’ordre de l’esprit considéré comme un principe distinct du corps, de la matière, et ayant une capacité propre, la rationalité.
Notons ici un autre mot qui apparaît dans le domaine religieux de la Bible, c’est le mot « foi ». Il vient, en hébreu, de deux racines différentes. La racine « aman » signifie la solidité de celui en qui on croit, Dieu. La racine « batah » signifie la confiance de celui qui croit. Ce sont les deux faces de l’acte de croire.
3 - Rapports entre religion et spiritualité. Repères dans l’histoire de l’Occident
A ) Jusqu’au 16 siècle, en Occident ( Europe et pourtour de la Méditerranée ) les 3 religions dominantes étaient, dans l’ordre chronologique, le judaïsme, le christianisme, l’islam. Une particularité commune de ces trois religions est d’admettre une « révélation », c’est à dire un rôle actif de la divinité pour établir la relation avec les hommes. Cette révélation passe par des individus : Abraham et Moïse ( judaïsme), Jésus de Nazareth ( christianisme), Mahomet ( islam). C’est à la suite de ces personnages que se construisent ces religions comme « systèmes de croyances et de pratiques ».
Puis, à l’intérieur de ces système apparaissent rapidement des formes particulières qu’on appelle des « spiritualités » mais des « spiritualités intégrées », c’est à dire des organisations de quelques éléments spécialement mis en valeur, sur la base religieuse commune.
3 exemples :
Dans le judaïsme, la kabbale : « Tradition juive donnant une interprétation mystique et allégorique de la Bible hébraïque, notamment par un déchiffrage des suites de lettres et de nombres »
( Mystique : Ensemble de croyances et de pratiques se donnant pour objet une union intime de l’homme et du principe de l’être. Ici, Dieu ; ailleurs, la nature cf. Comte Sponville. Allégorie : Procédé d’écriture qui établit des correspondances entre une série d’éléments concrets et une série d’éléments abstraits, chaque élément de la première donnant un sens dans la deuxième ).
Dans le christianisme, la spiritualité franciscaine, initiée par François d’Assise. Accents : la pauvreté évangélique, le mouvement vers les exclus, la paix avec les créatures.
Dans l’islam, le soufisme : contre le formalisme juridique et la richesse des cours princières : « Primauté de la religion du cœur, de l’amour de Dieu, des valeurs de contemplation et de d’ascèse »
B ) Au 16e Siècle, la position assurée des religions a été mise en question, au moins pour les deux premières et surtout pour le christianisme.
Le premier facteur a été la reconnaissance d’autres religions ( de la Grèce et de la Rome antiques, avec l’intérêt porté aux écrits, les « humanités » ) et même la découverte d’autres religions, un peu en Asie et en Afrique par des voyageurs et beaucoup en Amérique, où les colons rencontraient les « religions sauvages ». De là, le sentiment de la relativité des religions, du scepticisme à la Montaigne et aussi la recherche d’un principe unificateur tout de même, d’où le déisme ( Voltaire). ( Déisme : « Attitude philosophique de ceux qui admettent l’existence d’une divinité sans accepter de religion révélée ni de dogme »).
Le deuxième facteur a été la revendication d’autonomie vis-à-vis du pouvoir religieux : autonomie du pouvoir politique dans les états naissants ( le désenchantement du monde, selon Marcel Gauchet, est d’abord cela : le pouvoir politique ne vient pas d’ailleurs que de la société elle-même). En même temps, autonomie de la conscience individuelle, promue par la Réforme protestante.
C ) Les 18e et 19e siècle voient le développement de la science comme activité de la raison. Le modèle des sciences physico-chimiques devient le modèle de tout savoir. Pour Auguste Comte nous sommes arrivés au troisième âge de l’histoire humaine : l’âge positif, où l’on comprend le monde par les lois qui régissent les faits, grâce à l’observation et au raisonnement ( après l’âge théologique où les religions donnaient des explications imaginatives et surnaturelles des phénomènes, et l’âge métaphysique où l’on se contentait de nommer des forces abstraites ).
C’est alors que se précise la distinction entre le savoir et le croire. Pascal, scientifique et croyant, avait exprimé déjà cette distinction : « C’est le cœur qui sent Dieu, et, non la raison ; voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison ».
D ) Depuis la fin du 19e siècle les sciences humaines ont enrichi l’étude des religions en examinant le fait religieux. Les religions sont étudiées dans leur contexte matériel, social et culturel par les ethnologues. Ceux-ci montrent la multiplicité des diverses religions ( Mircea Eliade ). Ils se demandent aussi si elles ont un noyau commun. Deux réponses, en sens opposé : le sociologue Durkheim voit la religion du côté du lien social. Le philosophe Rudolf Otto, du côté du « sacré » ( le divin ou le numineux ou le « tout autre », attirant et effrayant à la fois ).
Le fait religieux est analysé aussi à partir d’autres points de vue
à partir de l’économie, Marx dira que la religion est le reflet de l’aliénation matérielle.
à partir du fonctionnement de l’inconscient Freud dira que la religion est une névrose enracinée dans les premières relations de l’enfant.
4 - Débats actuels
La sécularisation ( Organisation de la vie sans le secours de la religion ) entraîne des transformations des religions et des spiritualités
A ) Les résistances et les évolutions se font en deux sens opposés.
- La crispation sur les fondamentaux : le divin malgré tout et plus que jamais !
C’est la position des fondamentalistes, dans les trois religions occidentales ( avec leurs formes théocratiques dans le judaïsme et l’islam, et ses formes antiscientifiques dans le christianisme, par exemple l’anti-darwinisme aux USA ).
- Le développement des spiritualités « engagées », menant à plus d’action dans la société.
Ainsi, dans certains pays, le bouddhisme et les droits de l’homme, droits politique ( démocratie ) et droit à la conscience religieuse…
Dans le christianisme, la spiritualité de la libération, dans le cadre de la Théologie de la libération ( Amérique Latine, Philippines, Afrique du Sud … )…
On le voit moins dans l’islam. Le soufisme résiste en silence.
B ) Les « spiritualités déliées »
La communication mondiale entre les religions provoque des emprunts partiels d’une religion à l’autre, et sans lien avec le système de croyances qui est à l’origine.
Ainsi les emprunts en Occident aux religions orientales, dans les domaines de la méditation, de la prière, voir même du rite…
En Asie, les emprunts au christianisme : le shintoïsme japonais et la fraternité active des Chrétiens ( « Le clou qui dépasse », d’André L’Hénoret, « Toyota, l’usine du désespoir » de Satoshi Kamata, « Le vieux jardin » du coréen Hwang Sok-yong… )…
C ) Les « spiritualités sans Dieu ». Des exemples en France :
- André Comte-Sponville, dans sa synthèse personnelle « L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu ». Trois parties dans l’ouvrage : Comment se passer de la religion ? Comment se passer de Dieu ? Puis « une spiritualité pour les athées ». Spiritualité faite de deux éléments : la morale de l’homme « vertueux » et la mystique face au Tout de l’univers.
- Luc Ferry dans son ouvrage « L’homme-dieu ». Les valeurs chrétiennes, pense-t-il, sont devenues les valeurs communes des « hommes de l’esprit ».
- Frédéric Lenoir, dans son ouvrage « Le Christ philosophe » : les valeurs de l’évangile sont celles qui fondent ce qu’on peut désirer comme humain aujourd’hui. Sans doute Lenoir constate que dans l’évangile Jésus est présenté comme un croyant, tourné vers Dieu qu’il appelle même son Père. Mais il fait l’impasse là-dessus. Pour lui Jésus n’est pas un croyant. Il est tout au plus un philosophe. Ou plus exactement un homme de l’éthique, appelant à des valeurs exigées par la conscience morale.
Spiritualité, religion : 2 démarches ? Oui, soit des démarches conjointes, soit des démarches séparées.
Loïc Collet