Monsieur Comte - Sponville
Je vous remercie d’avoir publié dans la revue « Le Monde des Religions » ( Sept-Oct. 2008 ) l’article « Sagesse de l’Ecclésiaste ». Cela m’adonné l’occasion de relire ce petit livre de la Bible, dans le Premier Testament. Mais je dois dire que je ne l’ai pas lu exactement comme vous le présentez.
Le malheur du monde
J’y ai bien trouvé, comme beaucoup de lecteurs, la sombre présentation de l’existence humaine au dire de Qohéleth. Si ce pseudonyme signifie « celui qui rassemble », il a effectivement rassemblé de nombreux signes de l’impermanence des choses, l’inconsistance des personnes, la futilité des évènements, et même, comme vous dites, le dérisoire des réponses tentées. Le temps n’apporterait rien de nouveau, les valeurs resteraient perverties, les biens seraient illusoires, la vie courrait vers l’échec.
Sur le contexte idéologique
S’il n’y avait que cette face sombre, ce serait étonnant que la Bible ait gardé un tel livre dans ses références de vie. Sans doute l’occupation d’Israël par les Perses puis par les Grecs, pendant ces 4e et 3e siècles avant notre ère, a purgé la théologie triomphaliste du « Yahvé toujours vainqueur » et a provoqué le repli vers les consciences individuelles. Sans doute aussi les Juifs n‘étaient pas ignorants des cultures voisines, de l’Egypte et de ses rites de la mort, de la Grèce, avec par exemple sa notion de temps cyclique et des recommencements, de la Perse et par elle de l’Inde sans doute où, trois siècles auparavant le bouddhisme avait placé au cœur de l’expérience humaine la souffrance, le mal-être, le « déficit ontologique », dans l’éphémère et l’illusoire…
A la suite du Deutéronome
L’examen du livre de l’Ecclésiaste ne révèle pas qu’un reflet ou une reprise de ces sagesses qui pointaient, même si une forte tonalité va dans ce sens-là. Il est d’abord un livre qui se situe dans l’histoire de la foi juive. Il est sous-tendu par la théologie élaborée après l’exil en Mésopotamie et qu’on appelle la réaction deutéronomique : Dieu n’abandonne pas son peuple mais si des malheurs arrivent c’est que le peuple a abandonné son Dieu. Le précepte demeure également pour chaque existence individuelle : Revenez à Dieu, vous aurez le bonheur.
Les références complètes
Il n’y a jamais dans l’Ecclésiaste une énumération de « plaisirs et de souffrances », de « joies et de peines », d’« horreurs et d’accalmies » sans que, d’une manière ou d’une autre, la place de Dieu ne soit rappelée. Ainsi, dans votre citation, Monsieur Comte-Sponville, « Je fais l’éloge de la joie, car il n’y a de bonheur pour l’homme que dans le manger, le boire et la plaisir qu’il prend… Goûte la vie avec la femme que tu aimes, durant les jours de ta vie de vanité », si les références exactes au texte étaient données, elles montreraient qu’il y a là deux passages différents, mais tronqués. La T.O.B. ( traduction œcuménique de
Le carcan du Deutéronome
L’intérêt de la « sagesse » de Qohéleth n’est pas dans le rapprochement, hasardeux, avec des systèmes qui ont des fondements bien différents, que ce soit Epicure, Montaigne ou Kant. L’intérêt est de voir comment un penseur des 4e-3e siècles avant notre ère s’y prend pour traiter de la « misère du monde » dans le cadre de la pensée deutéronomique. Car il avoue lui-même son embarras : « Je sais pourtant, moi aussi, ‘ qu’il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu… et qu’il n’y aura pas du bonheur pour le ‘méchant’ » ( chap. 8,v.12 - 13 ).
Il cite le principe deutéronomique, il s’y croit contraint par sa foi. Or il voit que cela ne correspond pas à la réalité ! Nous avons là un bel exemple d’une sagesse qui est disqualifiée par ses présupposés : son grand présupposé, c’est que Dieu intervient dans l’histoire des hommes ( désormais individuelle ) et privilégie le « juste », en punissant le « méchant ». Cette représentation de Dieu ne fait droit ni à l’histoire collective ( le peuple juif ne sera libre… que s’il se libère lui-même! ) ni à l’histoire de la conscience personnelle ( quoique Qohéleth semble la pressentir : « Tout ce que ta main se trouve capable de faire, fais-le par tes propres forces » ( chap.9, v.10 ).
Autonomie
Cet interventionnisme divin, posé dans le Deutéronome, n’est pas encore aujourd’hui totalement purgé dans les esprits. On parle encore de massacres à la gloire de Dieu, de jalousie de Dieu… Jésus lui-même est passé par là, qui a évoqué, selon l’évangile, une puissance divine capable de le libérer du danger. Mais rien ne s’est passé et pourtant il a cru que Dieu était « avec lui ». La sagesse n’est pas de penser le monde avec toutes les représentations mentales qu’avait Jésus mais de vivre comme lui. Livré aux conditions de l’existence humaine en son temps : joies et peines, plaisirs et souffrances, mort et espérance…amour ouvert à l’Autre. ( Evidemment c’est une affaire de croyance et de coeur, et non pas de savoir rationnel. Avis aux « imbéciles » qui oublieraient cette distinction ! )
Qohéleth était sur le chemin. Il termine son ouvrage, avec les mots qui lui sont propres : « Fin du discours. Tout a été entendu. Crains Dieu et observe ses commandements, car c’est là tout l’homme » (chap.12, v.13 ). Un jour, Jésus précisera les 2 commandements : les 2 amours.
( N.B. Dans le même numéro du « Monde des Religions » on lit, à la page 63, ces mots de Rémi Brague, philosophe et professeur à la Sorbonne : « Le divin se montre, ou plutôt se donne, avant de demander, et au fond, au lieu de demander… Dieu, s’il attend quelque chose de sa créature, ne demande en fait rien, ou rien d’autre que ce que son Don demande déjà, du simple fait qu’il se donne : être reçu »).
En si bonne compagnie, je vous redis, Monsieur Comte-Sponville, mon merci et mon estime.
Loïc Collet