LA TOMBE AU DESERT

L’odeur est tenace dans la maison d’Amon le corroyeur. Il a peu d’espace, il travaille ses cuirs dans l’unique pièce où il mange  et dort avec sa famille. Il fait partie des artisans pauvres qui se sont enfuis de

la Judée pour éviter les affrontements entre les révoltés juifs et les Romains. Il a ouvert son atelier dans cette ville d’Antioche de Syrie qui abrite maintenant son exil.

 

 

C’est pourtant dans  cette petite maison que se rassemble une dizaine de personnes, le lendemain du sabbat. Ce sont des disciples de Christ, le crucifié du Golgotha reconnu par eux comme messie et fils de Dieu. Ils viennent pour prendre ensemble le repas, garder les paroles que Jésus leur a laissées, et se réjouir de le savoir avec eux.  

Ils accueillent tous ceux qui cherchent la nouvelle voie de Jésus. Depuis quelque temps, il y a, dans le groupe, un nouveau qui les intrigue. C’est un soldat romain. Il commande une centurie, parmi les troupes qui tiennent la ville au nom de l’empereur. Il s’appelle Rufus Gallus. C’est un nom de romain mais on ne sait en quelle région de l’empire il est né. On sait seulement qu’il a servi l’armée à Jérusalem pendant quelques années et qu’il a été affecté à la garnison d’Antioche comme officier.

Habituellement il parle peu. Il écoute beaucoup ceux qui viennent de loin, surtout ceux qui ont connu les exactions de l’armée, la répression, les exécutions. Il pose peu de questions. Il n’en pose pas du tout à ceux qui attendent encore le  retour de Jésus dans un rôle de messie, et cette fois comme justicier et vainqueur des ennemis du peuple. Il interroge seulement ceux qui se souviennent de l’homme de Nazareth, rejeté par ses proches, souffrant, crucifié mais rassemblant aujourd’hui des humbles de toutes origines, désireux de Dieu le père commun.

C’est pour cela que, ce soir-là dans la maison d’Amon le corroyeur, il attire l’attention. Il veut parler. Il tient absolument à dire quelque chose. Amon lui donne la parole. Rufus contient difficilement son émotion.

 « J’ai eu à faire avec un homme, hier soir. Je faisais une ronde avec une escouade de soldats, dans le secteur du marché. Un commerçant m’a dit qu’il venait de subir les cris d’un homme ivre et qu’il a eu de la peine à l’écarter de son étal. J’ai été guidé par les vociférations de l’ivrogne. Il était très agité, il bousculait les gens et il criait : Il revient ! Il revient !

Mes hommes l’ont saisi et nous sommes revenus au poste pour l’interroger. Il ne s’est pas opposé, il s’est calmé d’un coup. Je voulais être seul avec lui. C’est curieux, cette tête-là me disait quelque chose, mais quoi ?

Assis devant moi il a commencé à parler : - Ca devait arriver. Les Romains me pourchassent. Je n’aurais pas dû boire. Ils ne m’auraient pas attrapé. Mais je ne pouvais pas oublier. Le vin, ça donne des moments de tranquillité dans la tête. Seulement ça ne peut pas durer. Il faudrait pourtant en finir, avec cette histoire… ».  

Quelle histoire ? se demande Rufus. Je regardais l’homme et je cherchais dans ma mémoire. Soudain ce visage m’apparaît, dans la faible lueur d’un crépuscule et la ligne d’une colline où des croix sont plantées… Je le reconnais !

L’homme, à peu près dessoûlé, a continué son histoire :

- Des Juifs l’avaient mis dans la tombe, le Jésus de Nazareth. Et les Romains avaient posté une garde devant. J’ai vu tout le trafic. J’observais d’en face, du mur de la ville, avec mon collègue, Menahem. Mais nos chefs du Sanhédrin se méfiaient des soldats. Ils ont tout fait pour avoir la garde du tombeau. D’abord, le premier soir on était un bon groupe d’hommes du Temple. Mais la deuxième nuit après la mort du Nazaréen c’était calme, c’était encore le soir de Pâques, nous nous sommes retrouvés seulement à deux devant la tombe.

Menahem a attendu que la nuit était bien noire. On a eu de la peine à glisser la pierre sur le côté, on a réussi tout de même. Menahem avait bien préparé son coup. Il est allé détacher un âne qu’il avait amené au bas de la colline. Un âne avec un long bât sur les côtes et une grosse couverture. Nous avons attaché le cadavre  du Nazaréen sur l’âne et nous sommes partis dans la nuit.

Au lever du jour, nous avions fait beaucoup de chemin. Nous étions au passage des marais près de la mer salée, devant le gué du Jourdain. Nous nous sommes cachés dans les roseaux toute la journée. La nuit suivante nous avons atteint le désert, en allant droit vers l’orient. Menahem disait qu’on s‘arrêterait quand on trouverait un coin de sable pour enfouir le corps, plus loin que cette caillasse qui n’en finissait pas.

Deux jours plus tard on marchait encore. Je n’en pouvais plus. Je ne voulais pas mourir là. Je me serais débarrassé tout de suite du cadavre. Menahem ne se décidait pas. Alors pendant son sommeil je me suis enfui.

J’ai retrouvé le Jourdain. Je ne pouvais pas revenir à Jérusalem. Je sentais comme une odeur de mort qui venait de là-bas. J’ai remonté le fleuve vers le nord. J’ai contourné le lac de Tibériade. Je sais que le Nazaréen a vécu par là. Il me poursuivait. J’ai fui le plus loin possible. J’ai échoué à Antioche. Et j’ai commencé à boire. Je ne pensais pas à Menahem, disparu, effacé sur le sable. Mais je voyais le Nazaréen soulever le sol, se mettre debout, comme une torche dans le soleil. Je le voyais revenir sur le chemin que nous avions fait. Et je criais : Il revient ! Il revient ! ». 

Rufus Gallus a fini de rapporter l’histoire. Cet homme s’appelle Eléazar. De quoi parle-t-il ?

Les invités d’Amon le corroyeur ont écouté en silence. Puis les bouches s’ouvrent.

«  … Dans cette région du désert il y a le mont Nébo. On dit que Moïse a regardé de là la Terre promise. Il est mort sans pouvoir y entrer. Mais le peuple l’a fait et s’est multiplié comme les grains de sable au bord de la mer. Jésus a été arraché à la vie. Nous avec lui, nous sommes là, bien vivants et annonce pour les nations…

… Au désert l’eau du rocher a redonné vie, la manne du matin a redonné force. Dans nos déserts Christ nous partage le pain et la parole. ..

… Au bout des fatigues, des marches épuisantes, Christ attend ceux qui le cherchent, il vient à leur rencontre…

… Le cadavre de Jésus repose peut-être sous un tas de pierres. Mais il n’y a aucune dalle qui pourrait empêcher son Esprit de jaillir et de nous remplir.

… Il a vécu comme un homme. Il est mort comme un homme. Il est passé en Dieu son Père. Il est avec nous comme Dieu nous est présent. Son existence continue parmi nous. Il est la Figure du Seigneur. Nous sommes sa demeure… ». 

Ce soir-là, dans la maison d’Amon à Antioche de Syrie, des hommes prennent du pain, du vin, en se souvenant de Jésus. La nuit de la passion sera encore suivie du matin de Pâques. Rufus Gallus va relâcher Eléazar. Il n’y a rien à chercher. Car il n’y a rien de perdu. Christ était hier, il est aujourd’hui, il sera demain. La figure du monde passe. Lui, il est. 

                                                        FIN

                                                                   Loïc Collet

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