M’man n’est pas encore rentrée de sa tournée en campagne. Elle a dû avoir plusieurs télégrammes de la Poste à porter. La nuit tombe assez vite en cette période proche de Noël. Gabriel est assis sur le plancher de la cuisine à faire la guerre avec ses soldats de plomb contre ceux de Grand Lou, son frère aîné. Ils attendent.
Soudain ils entendent comme un bêlement. Ils regardent par la fenêtre. Que voient-ils ? Leur mère est en train de tirer sur une corde et au bout de la corde il y a une bête qui freine des quatre pattes, pas du tout décidée à avancer dans la cour. C’est un chevreau. Il faut s’attendre à tout, avec M’man.
« Venez ! Venez ! On va le mettre dans le cagibi ! ». Dans la cour il y a en effet une sorte d’appentis, avec une porte à claire-voie. On y jette tout ce qu’on ne peut pas mettre à la poubelle : le vieux vélo sans selle, la lessiveuse percée, le lit métallique en morceaux… Il n’y a plus qu’à sortir tout cela et à pousser le chevreau dedans. C’est quand même mieux que de la ferraille ! M’man est ravie : « Vous allez voir le bon réveillon qu’on va faire ! ».
Ce soir-là, Gabriel s’endort avec des rêves en tous sens. Une bête qui se précipite tête baissée contre un mur, qui le traverse, qui saute dans la rue, par-dessus les maisons. Un caniveau où un chien lape du sang qui coule d’une masse rouge. Une table avec un grand plat au milieu et dans le plat, de la viande ; chacun prend avec ses doigts, M’man ne gronde pas, on rit, on mange, de la viande ! de la viande !
Mais le lendemain matin, le chevreau bêle, bêle… M’man dit : « Il faut lui donner à manger ! ». D’abord qu’est-ce que ça mange, un chevreau ? se demande Gabriel. Dans le quartier il n’a jamais vu nourrir ce genre de bête. « Il mangerait peut-être du pain sec ? suggère-t-il à sa mère. – Non, c’est plutôt de l’herbe… Ecoute, tu vas aller sur la route de Kerlann à la sortie du bourg. Il y a des fossés. Autrefois des gens n’avaient que les fossés pour nourrir leurs bêtes. Tu vas bien trouver quelque chose ! ».
C’est comme cela que Gabriel marche dans le fond des fossés. Mais il est inquiet : « Si je l’empoisonne ? Si je lui donne la diarrhée ? Ca, par exemple, ça doit être de l’oseille, est-ce qu’il mange de l’oseille ? Ca, on dirait du cresson, ça doit être bon, ça pousse dans l’eau. Mais ces longues herbes coupantes, ça va lui déchirer la gorge ! Ouh là là ! je ne sais pas moi, ce qu’il aime ! » Chaque jour il ramène une petite brassée. Le chevreau passe son museau dessus avant de se décider, il mange un brin, il mange un autre… et il continue de maigrir. Oh, il ne va quand même pas mourir ! Pas avant Noël tout de même !
Deux jours avant la fête, Gabriel constate que le chevreau n’est plus dans le cagibi. Il n’ose pas poser de question à sa mère pendant la journée. Simplement il ne retourne pas dans les fossés. Le soir, un voisin, un ancien boucher, arrive à la maison. Il porte dans un panier deux gros paquets. Il les ouvre sur la table de la cuisine. Ce sont les deux cuissots du chevreau.
Où est le reste ? se demande Gabriel. Peut-être ça viendra après. Peut-être c’est pour payer le boucher. Il faut bien connaître le métier pour faire ça, et M’man n’a pas d’argent. Et puis, il faut avoir du courage pour tuer une bête… Moi, je ne ferais pas cela ! pense gabriel. Pourtant le chevreau n’avait pas grand’chose à manger, il serait mort de faim… Et on l’avait eu pour Noël, on ne pouvait pas le garder ! M’man ne pouvait pas faire autrement… ».
La soirée de Noël arrive. Il y a tellement de monde à l’église que Gabriel n’a trouvé de place que sur un banc des hommes, du côté de l’entrée principale. Dans cette extrémité du transept il ne voit rien de ce qui se passe dans le chœur. Mais l’église est pleine de lumière, de chants, de bruits de chaises et d’odeurs de parfum ou de vêtements sortis de la naphtaline ! C’est beau, c’est chaud, c’est Noël ! Gabriel est content, il s’endort un peu, droit sur le banc, mais tout à l’heure il continuera la fête à la maison. On va bien manger !
A la maison, par contre, il a une surprise. La maman a invité une amie, Madame Borion, une dame qui est à l’aise partout où elle arrive, avec son nez en trompette et ses formes arrondies à l’étroit dans ses robes de couleur. C’est sûr qu’on va bien rire avec elle ! Gabriel l’a vue parfois avec sa mère et les deux commères se racontent des histoires à qui mieux mieux, à qui étonnera le plus : « Tu ne sais pas ça ? Tu ne l’avais jamais entendue ? ». Elles se taquinent. Mais ce qui barbouille Gabriel, c’est que, quand madame Borion éclate de rire, toute fière de sa prestation, elle attrape son verre et le vide, comme si elle remportait une victoire. Et M’man en fait autant…
C’est qu’il faut du temps pour faire honneur au cuissot de chevreau qui trône sur la table. Il est absolument « à point ». Gabriel est allé le chercher au fournil du boulanger, où la chair, soigneusement arrosée de jus, s’est dorée encore plus que la croûte des brioches ou des gâteaux nappés de jaune d’œuf. Il est revenu lentement, avec plus de précaution que Monsieur le Curé et son ostensoir le jour de
Madame Borion triomphe. Avec ses racontées, son rire et son appétit d’ogresse. Il faut dire que M’man lui laisse le premier rôle comme invitée, tout en lui donnant bien la réplique. C’est d’ailleurs elle qui ouvre des chapitres nouveaux, pour n’oublier personne. La soirée se passe à gorge décolletée, comme au carnaval où on a le droit de dire n’importe quoi.
Soudain Madame Borion éclate en sanglots.
- Qu’est-ce que tu as ? demande M’man.
- Je pense à mes enfants, mes enfants ! gémit la bonne dame.
- Ils sont malades ? Tu m’as dit qu’ils doivent venir te voir ces jours-ci.
- Oui, mais je me demande comment ils sont à cette heure… Moi, je suis là, je mange, je bois, j’ai tout ce qu’il faut. Et eux, ils n’ont pas beaucoup d’argent. Je ne crois pas qu’ils fêtent Noël. Ils doivent être au lit. Peut-être avec le froid et le ventre creux.
Les pleurs de Madame Borion montent, montent… Ca fait mal au cœur. Jusqu’au déchirement dans l’horrible aveu :
- Et moi qui n’ai rien à leur donner quand ils viendront !
Qu’est-ce qui peut arrêter un si grand malheur, des larmes si abondantes, une telle injure à Noël ? M’man baisse la tête, fronce les sourcils : elle réfléchit. Il y a quelque chose à faire. C’est sûr, pense Gabriel, elle va décider quelque chose, elle trouve toujours des solutions.
- C’est vrai qu’un peu de viande ça te rendrait service. Si tu n’es pas fatiguée de manger du chevreau, est-ce que tu accepterais l’autre cuissot ?
« Oh, se dit Gabriel. Quelle idée ! Je n’aurais pas pensé à ça… On devrait quand même garder un peu pour les jours prochains… On ne pourra plus en avoir… Il n’y a peut-être pas d’autre chevreau dans la commune… Mais, est-ce qu’on pourrait garder la viande ? Il n’y a pas de frigidaire à la maison. On ne peut pas utiliser celui du voisin. Il dit que son frigo est plein. Au fond, Maman a raison, elle a bien calculé, mieux vaut donner que de perdre, ça servira ».
- Oui, dit madame Borion, j’accepterais bien. Et puis l’année prochaine, vous viendrez chez moi. A charge de revanche ! Je prendrai mes précautions. J’arriverai bien à mettre quelques sous dans le bas de laine. Et nous ferons la fête, comme ce soir. N’est-ce pas, les enfants ? ».
Gabriel se voit de nouveau sur la route, un rôti tout chaud dans un plat entre ses mains, entre le fournil du boulanger et la maison de madame Borion. Il espère seulement qu’il n’aura pas à aller chercher auparavant de l’herbe dans les fossés. Ce n’est quand même pas facile ! Mais quand on arrive à Noël et qu’on n’a qu’à mettre les pieds sous la table, quel plaisir pour les invités ! Ce sera pour M’man cette fois-là ! Elle ne le demande pas, bien sûr, mais il faut être juste ! Et si ce n’est pas un chevreau, ce sera peut-être une épaule de mouton ou un civet de lapin ! Noël, ça n’arrive qu’une fois dans l’année !
Loïc Collet