C’est une exposition des tableaux de la « période bleue » de Picasso. De chaque côté, des clowns, des jeunes filles au long chapeau, des madones… Et là, au milieu, seule contre le mur du fond, « la femme à la collerette », gris perle. Les grands yeux assurés sous les sourcils souverains, les cheveux sagement rangés par la raie, la tête penchée dans un léger sourire, sa beauté se dresse vers le haut, depuis la pointe de l’échancrure sur sa poitrine.
Mais le bas du tableau est étrange. C’est comme un autre tableau, raccordé au premier, tracé au fusain, modeste de vie ordinaire. Puissant aussi. Très puissant : deux bras d’homme croisés l’un sur l’autre, comme si le travail demandait une pause, et deux fortes mains aux doigts gonflés par les intempéries.
Le regard du visiteur se scinde violemment en deux. Vers le haut, au-dessus des cheveux roux de la femme, jaillissent des images. Comme cette pénombre, striée de zones mordorées où l’on voit une longue table couverte de coupes blanches. Sur la gauche un homme se tient debout, le visage éclairé et le front éclaté en deux rayons lumineux, à la manière de Moïse dans la gloire de l’Horeb. Sur la droite, un autre homme étend les bras sur les coupes et l’on attend qu’elles débordent comme des sources.
La femme à la collerette garde son sourire. Si l’on suit maintenant son regard vers le bas, on voit les mains qui se prolongent. Parfois des mains de femmes, mais des femmes à la rude tâche. Celle qui revient à sa maison de torchis avec deux seaux d’eau. Le chemin est à peine tracé dans les éboulis de pierre. La pente du terrain est si forte que le toit, à l’arrière, touche le sol. Les mains crispées sur l’anse des seaux, la femme parvient à la plate-forme de la maison. Elle va pouvoir les poser et détendre ses doigts.
Des mains d’homme aussi. Une image qui a fait le tour du monde et où tout se dit par les mains. De chaque côté, un homme applaudit : le roi Hussein de Jordanie et le premier conseiller d’Arafat. Au milieu de l’image, le personnage à la plus haute taille, les bras le long du corps, les mains relâchées, Bill Clinton, comme à la fin d’un dur travail. Et se détachant sur son veston, deux mais serrées, celles de Yitzhak Rabin et de Yasser Arafat. Un trou de lumière sur les sombres tenues des négociateurs.
Le regard de la femme du tableau descend encore plus bas. Loin du musée, dans les bas-fonds d’un immense marché d’une ville asiatique. Sur le sol, dans des corbeilles de paille, des milliers de tongs sont exposés à la foule des acheteurs. Des tongs aux lanières colorées pour égayer un peu les pieds des pauvres. Et sous les tongs, des millions de mains, dans des usines insalubres, des hangars éventés, des arrière-cours emplies d’enfants voûtés.
La femme du tableau regarde ses fortes mains. Elle rit. Elle pleure. Elle lève les yeux. Elle rit. Elle espère.
Loïc Collet