POESIE ET DETRESSE : F. CHENG

Le poète allemand Friedrich Hölderlin avait posé, en 1800, la question : « A quoi bon des poètes en temps de détresse ? ». Il pensait que l’Occident, à cette époque, était dans le désarroi. Il avait beaucoup espéré de la Révolution française mais déjà elle sombrait « dans le  sang » et dans le « désaveu de ses promesses ». Car en voulant éradiquer l’idée religieuse, pense Hölderlin, elle avait rompu le rapport de l’homme et de l’être, les liens entre les hommes et les « dieux ». Et la poésie devra revenir au divin, aux « Célestes » comme il  dit, car « ils aiment, les Célestes, reposer sur un cœur sensible » ( poème « L’Archipel). Est-ce encore aujourd’hui une tâche pour la poésie ? Qu’en dire à la lecture du recueil de François Cheng « Double Chant » ( dans « A l’orient de tout » Œuvres poétiques, Gallimard, 2005 ) ?

 

François Cheng, par son origine chinoise, n’a pas vécu en lui-même cette fracture de l’homme occidental, il n’a pas éprouvé l’effroi de « l’Insensé » qui, écrit Nietzsche, crie : « Dieu est mort !… Et c’est nous qui l’avons tué !…Jusqu’à ce jour, (il) a saigné sous notre couteau… Qui nous nettoiera de ce sang ? … Quelles expiations ?  » ( dans « Le Gai Savoir » ). François Cheng vient de l’Orient où il a appris « à laisser parler les paysages et les choses, à laisser transparaître entre eux un état de communion où l’invisible a sa part ». Le poète est dans l’œuvre de la création : « Maintes fois j’ai éprouvé cette ivresse de re-nommer les choses à neuf, comme au matin du monde » ( citations reprises par André Velter, dans la préface à l’ouvrage de Cheng ).

  

L’immonde

 

Le chemin du poète n’est pas l’histoire de l’Occident, il est la plongée dans la condition humaine où l’Orient discerne le noyau de la souffrance. Et le poète y voit le grand défi : souffrance ou vie ? « Dévisager la violence humaine / Fixer des yeux massacres et cris / Prêter le flanc aux coups de hache / ou de machette / Etre le corps entaillé jusqu’aux os / anneaux rompus tripes dehors / Porter haut cependant la frondaison / Dispensant l’onguent de l’unique ombre / sur le dos brûlé de l’enfant orphelin / non tant fidèle au monde / qu’à la promesse de la vie » (op.cit.p.104-105).

 

Le poète sera témoin parmi les témoins de l’immonde : « Témoin de vaines gloires / De deuils inconsolés / De massacres sans fin / De l’immonde du monde » (p.51). Il sera la mémoire, il n’oubliera pas le lieu où il s’est établi : « Au coeur de la chair meurtrie : votre demeure / Car de nos oublis vous avez gardé mémoire » (p.52).

 

L’être et le Souffle

 

Le poète n’est pas délié de l’être, il n’est pas aliéné par le Souffle qui le traverse, il n’est pas humilié de lui parler : « Tu nous apprends la patience… Toujours du Souffle l’élan même / Qui du non-être tend vers l’être » (p.27). Il accueille la promesse de vie et son mouvement : « Ce qui est donné / c’est la promesse / jamais remémorée / Sauras-tu la reprendre entière / Sans en altérer l’élan / Sans l’émietter, « (p.57). De la mort à la vie : « Frayeur bue / Douleur tue /… Toute fêlure semence / Toute fracture naissance » (p.26). Peut-on encore parler de mort ? « Les arbres de l’infinie douleur / Les nuages de l’infinie joie /… Une source les retiendra seule / Pour donner  à boire aux morts » (p.70). Et les morts boiront !

 

Car le destin de l’homme ne va pas à la mort irrémissible : « Vers le soir / Abandonne-toi / à ton double destin : / Habiter le cœur du paysage / Et faire signe / aux étoiles filantes » (p.59). Le poète est le passeur, il est à la fois « l’inspiré » et « l’inspirant » : « Tu es pagode qui     élève / Et tu es pont qui relie » (p.22). Il assure le transit, la croissance avec l’Etre : « Et nous traversons / l’aire du hasard / Pour nous poser là / A l’instant précis / de l’éternité / Mouvement accordé / de l’Etre en sa croissance » ( p.71).

 

Le Dieu qui passe

 

François Cheng se tient au langage poétique et ne veut pas le mêler aux termes spécifiques du christianisme. Mais il en est pétri et il ne peut refouler les images qui lui viennent de Jésus qui n’avait pas où poser sa tête, dans ce monde hostile : « Vers le dieu de passage / Tu es le geste d’invite / Dieu de soif / dieu de faim / Traversant la terre / sans savoir où / poser sa tête » (p.48). L’évocation de la passion de Jésus est encore plus précise et il s’agit du « fils » : « Echardes dans la main signant de sang / la prime triade » (p.23). Non plus deux, mais « trois faces », c’est le mystère divin : « Cercle établi renouant / l’alliance terre et ciel / Cercle ouvert renouvelant / Le mystère à trois faces » ((p.17).

 

Au-delà du désir

 

Le poète a la tâche de se porter au-delà du désir, au-delà de tout apaisement d’un moment : « Survivre au désir / Porter la soif / plus loin que l’oasis/… Céder à l’âpre ivresse / de l’immense » (p.86). Sa soif le mènera au moins jusqu’à l’horizon de ce monde : « Le désir terrestre / ne disparaîtra / Tant que jusqu’à l’horizon / Vous lèverez vos coupes assoiffées » (p.106). Et quand le corps défaillira chacun recevra le « diadème », comme la fille de roi qui, selon le psaume 45, s’avance vers le roi « en robe brochée d’or ». Le poète l’annonce superbement : « Nous poussons, fiévreux encore / Vers où le corps défaille / d’inaltérable soif / Vers où scintille le diadème » (p.92).

 

Et le Révélé ne s’impose pas et le poète voit les hommes se tenir diversement face au mystère : « Quand nous pénètre jusqu’au tréfonds / le dernier rayon du crépuscule / Les uns d’entre nous s’inclinent / Les autres vers le Révélé / lèvent leur offrande » (p.78-79).

 

                                                                           Loïc Collet

Laisser une réponse