Ce soir-là, M’man est arrivée assez tôt à la maison pour faire à manger. Elle a allumé le feu dans la cuisinière à l’aide de deux boules de sapin qu’elle avait eu l’idée de mettre dans le four chaud, la veille, pour les ouvrir. « N’oublie pas d’aller en chercher ! », lance-t-elle à Gabriel. Lui, il est assis sur le plancher, et sur ses genoux un livre de Bibi Fricotin qu’il a emprunté. Il lève le nez vers M’man et se demande où il a mis son fil de fer barbelé. Quand il va « aux boules » il l’attache entre ses deux pieds pour monter aux sapins, les barbelés s’accrochent bien aux écorces, les sapins sont plus tendres que les hêtres ou les chênes.
De son côté Gwendoline lave trois assiettes, trois cuillers, trois fourchettes et les pose sur un coin de la table. C’est que Grand Lou, le quatrième de la famille, n’est plus là, il est rentré en sixième dans un internat des environs et ne revient que pour les vacances, chaque trimestre.
Gabriel n’arrive pas à se concentrer sur son livre. Pourtant les combines de Bibi Fricotin l’amusent bien. Mais, encore une fois, il entend des bruits dans le grenier. Il n’y a qu’une épaisseur de planche entre la cuisine et le grenier. Les craquements sont réguliers, ils s’interrompent un moment et recommencent. Gwendoline n’a pas l’air d’entendre. Gabriel n’en peut plus : « M’man il y a quelqu’un dans le grenier ! ». M’man ne se retourne même pas : « Mais non ! Bêta ! Ce sont les rats ! ».
Bien sûr qu’il y a des rats ! Gabriel en voit quand il va voir s’il reste quelques pommes de terre sur le plancher du grenier. Justement quelques pommes de terre pas trop grignotées. Mais les rats, ils font plutôt des courses d’un bout à l’autre du grenier. Et ce soir, c’est plus lent, c’est régulier. Il y a quelqu’un. Et M’man ne veut pas croire !
Le repas se passe. Gabriel, plusieurs fois, a envie de dire : « Vous entendez ? ». Mais non … elles ne veulent pas entendre… Gwendoline n’est pas inquiète : elle va dormir avec M’man, et dans la cuisine, en plus ! Car depuis que Grand Lou est parti, M’man a décidé de changer de lit, elle dort maintenant dans la cuisine avec Gwendoline. Et Gabriel dort tout seul dans la chambre.
Il n’y a qu’un couloir long d’un mètre pour y entrer. Sans porte, mais avec le tas de chiffons par terre. Quand Gabriel y passe, ce soir-là, il entend M’man : « N’allume pas. Tu verras assez clair avec la lumière d’ici ». A tâtons il se glisse donc dans son lit et prend sa place sur le bord qui longe le mur. L’autre bord, du côté de la chambre, c’est pour Grand Lou quand il est là. C’est par-dessus l’épaule du grand frère que Gabriel voit ce qui se passe dans la chambre.
Son regard va tout de suite vers l’échelle de bois qui mène au grenier. Une échelle de meunier, dit M’man. En haut de l’échelle il y a une trappe qui permet d’entrer dans le grenier. Une trappe en planches, que l’on bascule au-dessus de la tête, contre le conduit de cheminée. ( Il n’y a jamais de feu dans la cheminée. La trappe ne risque pas de brûler ! ).
A peine allongé dans le lit, Gabriel regarde dans la demi-obscurité. C’est le choc : la trappe est ouverte ! Qui l’a ouverte ? M’man ? Non… il n’y avait pas de pommes de terre au repas… Le regard fixé sur ce trou plus noir que la chambre, les yeux écarquillés, Gabriel attend. Peut-être quelqu’un va enjamber le petit muret qui borde le trou, il va descendre, il va arriver près du lit…
Dans la cuisine M’man vient d’éteindre la lumière. Elle est au lit. L’obscurité est complète. En se contenant un peu, Gabriel crie : « M’man, la trappe est ouverte ! – Eh bien, lui répond la voix à travers le couloir, tu vas la fermer ! ».
Il faut y aller. Gabriel monte l’échelle. Il lève le bras pour saisir la trappe et la tirer sur lui. Il jette un coup d’œil dans le grenier. Et là, à trois ou quatre pas de lui, il voit une lumière. Oui, comme un carré de lumière, vif mais pas très grand, de la taille d’un mouchoir. Gabriel a juste le temps de rabattre la trappe. Elle tombe au ras de sa tête. Il se précipite dans son lit.
« M’man n’a pas voulu croire ! Elle n’a qu’à venir voir ! Elle a raconté souvent des histoires comme ça… des lumières à l’entrée des champs, près des marais, sur les tombes, dans les cheminées même s’il n’y a pas de feu… Mais qu’elle vienne ! »
Il crie : « M’man, il y a quelque chose dans le grenier ! - Tais-toi ! Dors ! – M’man, il y a … - Tu vas te taire ? !
Gabriel se met à pleurer. « Viens, M’man… Viens ! ». Combien de temps ça dure ? Combien de temps les yeux à vif sont tendus dans le noir ? La voix de M’man se fait toute proche : « Comme tu es bête ! ». Mais Gabriel sent le poids de M’man sur son lit, à côté de lui. A la place de Grand Lou. Elle est là maintenant entre lui et la trappe fermée. Il se détend d’un coup. Il s’endort.
Loïc Collet