Le numéro du « Monde Diplomatique » de Décembre 2008 aborde la « tourmente financière » d’aujourd’hui par un éditorial titré : « Un G20 pour rien ». Il cite une déclaration centrale de ces « hauts » personnages du G20 : « Nous sommes guidés, dans nos travaux, par la conviction commune que les principes du marché, des économies ouvertes et des marchés financiers correctement réglementés, favorisent le dynamisme et l’esprit d’entreprise qui sont indispensables à la croissance économique, à l’emploi et à la réduction de la pauvreté ». Il s’agit, pour eux, de « réglementer …correctement » le capitalisme.
Ils ont des « principes », ces Messieurs. Et pendant ce temps-là, le malade va de mal en pis. Après les constructions financières, ce sont les économies réelles qui s’effondrent, et le chômage augmente, et les ressources de nombreuses familles diminuent. Mais les « médecins » s’assemblent au chevet du malade. Et comme les Docteurs Diafoirus de Molière qui diagnostiquaient « le poumon ! le poumon ! », ils s’étonnent que le malade aille mal, il ne lui manque qu’une chose : des « vitamines » sous forme d’injections à haute dose, quelques centaines de milliards d’euros ! Et la santé reviendra !
Un déviant
Ce n’est pas l’avis de Lucien Sève, un vieux philosophe marxiste, qui écrit dans le même numéro du « Monde Diplomatique » un article au titre provocateur : « Marx contre-attaque ».
Il s’en prend, bien sûr, à cette sorte d’évidence de nos « responsables » politiques et culturels : le capitalisme est « la forme définitive de l’organisation sociale ». Il est bien oublié le temps où Marx dénonçait « l’aristocratie financière » qui savait subtiliser à son profit les richesses produites par l’ensemble de la société. C’est cette critique que Lucien Sève veut reprendre et actualiser, en examinant trois points : 1 - La crise financière tient-elle d’abord à la complexité et à la « volatilité » des opérations financières à travers le monde ? 2 - L’impuissance du capitalisme à se réguler est-elle passagère ou inévitable ? 3 – Un sursaut de « moralité » serait -il suffisant ?
Du virtuel au réel
Notre philosophe n’est pas un technicien de la finance internationale mais il constate, aujourd’hui avec bien d’autres, qu’on n’est plus à « spéculer intellectuellement » sur les spéculateurs des circuits financiers. On est dans la réalité qui se manifeste durement : « Depuis un quart de siècle d’austérité pour les travailleurs… la part qui revient aux salaires a baissé de plus de dix points ». C’est la confirmation de ce qu’annonçait Marx : « l’universel accaparement par le capital de la richesse produite par le travail ».
Impuissance du capitalisme à se réguler
L’extension de la propriété privée déborde les entreprises et gagne les secteurs publics qui répartissaient naguère une part de la richesse collective. La bipolarisation richesse - misère se durcit. L’appauvrissement des Américains qui ont emprunté pour se loger en fait des victimes prolétarisées du système. Qui peut empêcher une banque de tenter de tels profits ? Qui peut défendre ces consommateurs ? Lucien Sève, pour sa part, vise ses adversaires politiques quand il parle d’un « syndicalisme de basses - eaux et qu’a même accompagné une gauche sociale - démocrate où l’on traite Marx en chien crevé » !
Moraliser le capitalisme ?
Pour notre philosophe, le souci « éthique » qui prétend corriger les « excès » du système économique n’est que « publicitaire ». Il ne suffit pas de quelques « taloches » en direction de banquiers anonymes ou de spéculateurs bien protégés. Au-delà des comportements individuels, il faut réexaminer les fondements de notre société pour laquelle l’activité humaine n’est qu’une marchandise, soumise au seul profit, et non pas un moyen pour que chaque individu accède à sa propre humanité dans l’activité commune.
Cela demande une réhabilitation du pouvoir politique, national et international, à condition qu’il prenne ses distances vis-à-vis de ceux qui le dominent et manipulent « naturellement » les détenteurs actuels des biens de production. A condition aussi que l’on remette en cause certains principes comme celui de la concurrence « libre et non-faussée » ( reprise officiellement dans la Constitution Européenne ! ).
A condition surtout, que l’on remette progressivement les moyens de production entre les mains des réels producteurs des richesses, et non pas à la disposition irresponsable des actionnaires. Pour trouver les nouvelles formes d’association entre tous les acteurs économiques, il faut d’abord renoncer à l‘évidence du capitalisme selon lequel l’homme moderne se réalise par la propriété privée et la concurrence. Il faut tendre à une anthropologie raisonnée qui situe, selon Marx, « l’essence humaine… dans l’ensemble des rapports sociaux ».
Lucien Sève ne dit pas dans quelles organisations sociales ou politiques on peut trouver les moyens de lutter selon les perspectives qu’il développe. Chaque lecteur, désireux de participer à une société plus humaine, est invité à faire sa propre recherche dans l’éventail des formations politiques qui y tendent, et à faire ses choix de citoyen.
Loïc Collet