LE SACRIFICE

Gabriel tapote sur le volant de sa voiture. La route monte en lacets, entre les amas de rochers et les bouquets de chênes verts. L’horizon se dégage. Au-dessous de lui la plaine file vers sa limite du nord, la mer et son voile de brume.

Il y a bientôt une heure qu’il a quitté le presbytère où il remplace le curé. Oh, ce n’est pas la foule dans cette église au sud d’Alger ! Les colons sont partis, les vignes n’ont pu retenir les vignerons… Le curé est resté, avec une poignée de chrétiens. Gabriel le connaît bien. Ils font partie de la même « fraternité sacerdotale ». Le curé a besoin de son mois de congé. Gabriel lui a proposé de le remplacer pendant ce temps-là.

En cet après midi de dimanche, il monte dans le massif qui domine la plaine jusqu’à mille cinq cents mètres. Et il rejoint sur la crête une petite chapelle où se rassemblent quelques chrétiens. Il a roulé assez facilement et le voilà qu’il entre dans le village. Les années passées, les colons y venaient en grand nombre pendant l’hiver. C’était même la seule station de ski de toute l’Algérie. Depuis le départ des vacanciers, le seul vestige est peut-être la chapelle…

Gabriel range la voiture. Il a prévu de disposer de trois heures avant la messe qu’il doit dire dans la soirée. Une route empierrée sort du village et suit la crête vers l’ouest. Il sait où il va et ses yeux fouillent minutieusement les bords de la route. Après une longue marche, soudain il se dit : « C’est là ! C’est là ! » Devant lui, à cinquante mètres, la route fait un coude sur la droite, les remblais sont légèrement surélevés. C’est là !

Les souvenirs accumulés ont leur place rigoureuse. Il y a une dizaine d’années, il avait été « rappelé » comme militaire en Algérie. Cantonné dans un village près de la ville dont il est maintenant le « curé », il faisait partie de la section d’intervention, pour les opérations dites « spéciales ». Et un jour l’ordre est arrivé : « On monte dans les camions. Il y a eu de la casse là-haut, sur la crête, pour la première compagnie… On y va ! ».

Ils sont arrivés là-haut. Ils ont suivi le chemin de crête. Ils se sont arrêtés quand ils ont trouvé les soldats en train de fouiller les abords de la route. Ils ont su ce qui s’était passé. Le convoi de plusieurs camions de la compagnie roulait là. Ils n’étaient pas loin de la courbe sur la droite. Ils n’avaient remarqué aucun des vingt trous individuels que les fellaghas avaient creusés des deux côtés, sous des branchages. Quand, de la courbe du chemin, le fusil mitrailleur a tiré, le sous-lieutenant et son chauffeur ont été tués dans le premier camion qui s’est immobilisé. Et quand les gars sautaient des camions suivants, ils se faisaient descendre presque à bout portant. Onze morts, des dizaines de blessés.

Gabriel regarde. C’est bien là, sur cinquante mètres. Les trous se sont à peu près comblés d’épineux et de pierrailles. Mais ils sont là. Et c’est là que s’est approché de Gabriel un camarade qu’il connaissait. Défiguré, tétanisé sur son pistolet mitrailleur. Il raconte :

« Quand les morts et les blessés ont été évacués, un groupe de soldats est descendu au village, là dans le fond, du côté du bled. Tous les hommes valides s’étaient enfuis. Les soldats ont ramené ici ce qu’ils ont trouvé, une trentaine de vieillards. Ils les ont mis en file indienne. Au premier  la question a été posée : « Est-ce que tu savais que les fellaghas étaient là ? – Non, répond le vieux ». Une courte rafale de pistolet mitrailleur. Le vieillard s’écroule. Au deuxième, la même question, la même réponse. Une autre rafale, un autre cadavre. Tous les villageois ont été ébattus.

Non, il en restait un. Agé comme les autres mais, on n’a pas su pourquoi, il avait avec lui son petit fils. Un garçon de dix ou douze ans. Un soldat s’est approché de lui. Il lui a tendu un poignard. Il a dit : « Tu vas égorger le vieux… ». Le garçon est resté, le poignard dans la main, la bouche ouverte, le cri à l’intérieur. Le vieillard a demandé : « S’il le fait, est-ce qu’il aura la vie sauve ? – Oui, a répondu le soldat. – Fais ce qu’ils te demandent, mon petit », a dit le vieux. Et la garçon a égorgé son grand père ».

La montagne s’écroule sous les pieds de Gabriel. Le soleil se couvre. La terre a honte d’être là. L’obscurité de l’enfer. Oui, se laisser glisser, plus bas que tout, se désintégrer. Rien ne vaut. Ni dieu ni diable. Rien. Pire que la folie. Rien.

Combien de temps  Gabriel reste là, au milieu  des corps sanglants, les uns sur les autres, soldats et villageois mêlés, et le grand père sur le tas… ? Le néant est infini. La peine est infinie. Le temps n’a plus de mesure… Et pourtant une parole est en train de forcer le vide, de tenter de l’atteindre, au-delà. Il n’y est pour rien. Elle insiste : « Si ! Si ! Faites-le… en mémoire de moi… ».

En mémoire de qui ? Gabriel est reparti en sens inverse. Est-il tombé une fois ? Est-il tombé deux fois ? Est-il tombé trois fois ? En poussière, déchiré, transpercé, il atteint la chapelle. Les personnes qui l’attendent ne remarquent rien de particulier. Trois religieuses et quatre « coopérants techniques ». Pour la messe qu’il va commencer, il enfile l’aube. Elle est blanche. Ailleurs elle est trempée de sang. Mais ici elle a été lavée.

Sa mémoire fonctionne mécaniquement. Ce n’est pas lui qui parle. La voix dit : « Prenez, c’est mon corps livré pour vous… ». Une voix de vieillard : « Mon corps… pour toi… mon petit… ». Elle continue : « Buvez, c’est mon sang… pour la multitude ». Le sang qui coule sur les montagnes du pays, de toutes les veines ouvertes du monde…

Les sept participants repartiront vers la multitude. Livrés. Mangés et bus par la multitude de ce pays convalescent. Comme d’autres, ailleurs, par les multitudes défigurées et esseulées. Et peut-être le garçon a grandi, hors de la folie et de la haine. Lui aussi livré à la vie, comme le voulait son grand père.

                                                   Loïc Collet

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