THERESE D’AVILA ET JULIA KRISTEVA

La psychanalyste Julia Kristeva nous assure qu’elle a dû subir la stupéfaction, voir l’ironie ou la pitié de ses collègues, quand elle leur a fait savoir qu’elle s’intéressait à sainte Thérèse d’Avila. C’est bien de Teresa de Ahumada y Cepeda  ( 1515-1582) qu’il est question dans  ce fort volume intitulé « Thérèse mon amour » (Fayard 2008). Un livre effrayant d’intelligence, subtilement sadique pour tel lecteur amoureux, délicieusement masochiste pour tel autre, les deux peut-être, énigmatiquement, pour celle qui l’a écrit… Mais qui est l’auteur ?

 

Les personnages

Nous sommes mis en face de la statue de Thérèse par le sculpteur baroque le Bernin. Elle est dénommée « la Transverbération de sainte Thérèse », le transpercement de

la Sainte par le « dard » du petit dieu Eros, ailé et l’air coquin pour la circonstance. Le sens est donné tout de go : « Dans ces noces spirituelles, illusoires, avec l’Autre, l’inaccessible Père est relayé dans le fantasme de l’orante par un divin jouvenceau, le frère puceau, un mirage mâle de Thérèse même, dont le voluptueux orgueil ne brisera jamais l’hymen »  (op.cit.p.13-14). Condensé.

Qui parle là ? Les gens du sérail de la psychanalyse se souviennent de l’exclamation de Lacan devant la statue du Bernin : « Mais elle jouit ! ». Qui reprend les mots ici ? Une psychologue qui travaille dans un FMP ( Foyer Médico-Psychologique ), qui s’appelle Sylvia Leclerc et qui s’est amourachée de Thérèse. Candide ( pervers ? ) pseudonyme de Julia Kristeva qui pourra dire et ne pas dire ce qu’elle éprouve, tout en parlant de plusieurs personnes qui entrent dans sa vie et dans son travail. D’où le sous-titre, presque anodin, de l’ouvrage : un « Récit ».

Symptômes et interprétation

Julia-Sylvia connaît bien, par profession, les « gros symptômes » que décrit Thérèse abondamment : « Anorexies, langueurs, insomnies, syncopes, épilepsie, paralysie, étranges saignements et affreuses migraines » (id.p.20). Mais la particularité de Thérèse n’est pas tant de goûter ces « délices sado-masochistes » que de les écrire-décrire-analyser. Et, assure notre psy, « comme un jardin se laisse arroser, Thérèse se laissera aimer en s’abandonnant aux eaux mêlées du plaisir, de la sublimation et d’une espèce d’auto-analyse… » Le Surmoi tyrannique s’en trouvera allégé : « Dans ses visions, sous sa plume, l’Aimé tyrannique, le Père sévère s’assouplit en Père aimant jusqu’à devenir un Alter ego idéal, gratifiant, et qui entraîne le Moi hors de lui-même : ek-statique » (id.p.23-23). Mais pour y parvenir, quelle traversée faire ?

Mystique ?

La mystique, commune aux « grandes »  religions ( quantitativement ! ), serait, pour un sujet humain, la possibilité de lier son intimité spirituelle au divin. Notre psy n’entre pas dans cette bipolarité qui accorderait une certaine réalité au divin. Elle appelle mystique : « l’expérience psychosomatique qui révèle les secrets érotiques de (la) foi dans une parole qu’elle construit, ou qu’elle refuse en silence » (id.p.50). Sans doute tout le monde ne se retrouverait pas dans cette acception du terme. Notre auteur élargit donc son propos et rappelle trois sens du mot mystique : l’union avec « le principe fondamental de l’être » ( selon le dictionnaire philosophique de Lalande), l’union « avec l’Autre » ( selon Lacan), l’union « avec l’humanité du Christ » ( dans le cas de la chrétienne Thérèse d’Avila). Julia K. évoque l’évolution de la spiritualité à la fin du Moyen Age, dans le sens du refus de la rationalité scolastique  et de la montée en force du culte au corps souffrant du Christ. Elle connaît les études de Michel de Certeau montrant qu’autour des 14e-15e siècles l’expérience de la foi se fait « amoureuse, polymorphe, excessive » (id.p.60) devant les Christs sanglants dont les Espagnols ( au moins, et Thérèse en particulier ) étaient friands…

Mais l’option de la psychanalyste va plutôt dans le sens de Lacan : la mystique est l’union avec l’Autre. Et elle précise : l’Autre n’est pas la figure qui surgit ( tardivement ) dans la Loi paternelle selon Freud. L’Autre est ce qui s’expérimente ( confusément ) dans la jouissance avec la mère, dans la mesure où la présence du père instaure, pour l’enfant, « une altérité désirée et désirante, longtemps appelée le divin » (id.p.88). Et cette altérité est source d ’« une jouissance autre » : pas de Moi sans Toi, à l’intérieur même du désir.

Ecrire

Thérèse a été sommée d’écrire ce qu’elle ressentait. Elle l’a fait, dit-elle, en « racontant » ce qui lui est arrivé. Mais, en racontant, elle élabore l’Objet de son imaginaire. Elle lui donne « corps ». En écrivant elle se sépare de ses fantasmes, elle répare ses blessures, elle s’unit à l’Objet qu’elle imagine et conçoit dans son « entendement ». Son imaginaire sensible était rempli d’images, elle les utilise en métaphores, comme mode de langage. Et, en même temps, elle se métamorphose dans son rapport amoureux avec cet Objet car elle croit qu’il est pour elle « le Sujet absolu, l’homme-Dieu » (id.p.101).

Peut-on dire, alors, que tout se tient dans le fait d’écrire, une fois passé le choc de l’expérience ( par exemple une extase) qui ne peut pas être verbalisée ? Peut-on dire avec Julia-Sylvia : « Je soutiendrai … que l’extase de Thérèse, telle qu’elle nous parvient, est le fait de son écriture : retrouvant le « tournoi » de ce fantasme incarné qu’est l’oraison, l’écriture re-crée l’état théopathique, l’extase n’existe qu’alors : pour de vrai, Thérèse ne jouit qu’en écrivant » (id.p.117) ?

C’est à la psychanalyste qu’il faut alors s’adresser. Il est sûr qu’elle n’a que le texte. Et le texte parle de jouissance. Mais le texte parle aussi de séparation dans le temps, séparation deux activités ( ou passivités ! ) différentes : éprouver - écrire. La psychanalyste repère la trace hors-temps dans la parole de l’analysant, elle ne saisit pas l’expérience à l’origine de cette parole. Pourquoi pas une jouissance avant les mots ? La psy n’en décide pas…

Serait-ce, alors, supposer existentiellement un Autre ? Et, et s’il existe, ne serait-ce pas déloger la psychanalyste d’une position ultime ? A l’encontre de Lacan « extravagant,dit-elle, post-freudien post-catho », Julia Kristeva écrit avec assurance : « Je prétends qu’il est possible de passer au scanner le mystère du Seigneur lui-même, d’analyser le besoin de croire à l’amour » (id.p.325). Etrange télescopage de deux domaines qui pour Thérèse demeuraient distincts : ses capacités psychiques et le « mystère du Seigneur ».

Images chrétiennes

Il est suggestif de rappeler qu’en espagnol « claustro » est à la fois le cloître et l’utérus. C’est dire le chemin régressif que peut être le renoncement et le refus angoissé d’être « jeté au monde ». Il est suggestif aussi de noter que c’est par la bouche que l’hostie fait entrer dans le corps l’amoureux « crucifié et ressuscité ». Mais en même temps, pour notre auteur, c’est une image fondatrice du psychisme que celle de ce Fils-Père idéal, mort et vivant, « paradis de la névrose, mais bordé de l’espoir de l’apaisement » ( id.p.211), comme il est dit joliment. « Vous pouvez, ajoutait Thérèse  à ses soeurs, faire échec et mat à Dieu » (id.p.217). Mais le fait d’y penser vous gardera au moins de la dépression et vous donnera une chance d’échapper à l’obsession du Père.

Fondations

C’est l’antidote du délire : vingt ans sur les routes défoncées de l’Espagne pour fonder une vingtaine de monastères, avec tous les obstacles … et les opportunités utiles. Ce long chapitre de l’ouvrage est scandé par la phrase musicale de Monteverdi : « Tutti a cavalo ! » Tous à cheval ou dans les chariots, nonnes, gentilshommes, soldats, d’une ville à l’autre !

La Madre se presse d’inscrire dans l’espace et le temps le Non-temps qui l’habite. C’est l’idéalisme dynamique, dit la psy. D’autres, croyants, diraient : « réalisme du cœur et de la foi ».

Les transferts

Il est beaucoup question dans l’ouvrage des transferts de la libido de Thérèse sur des ami(e)s et particulièrement sur ses confesseurs. Sans connaître les mots de la psychanalyse, elle-même en parle souvent et dit comment elle les vit, c’est-à-dire, encore, comment elle peut en rendre compte dans ses écrits. Et cela, assure Julia-Sylvia, consonne bien avec la psychanalyse d’aujourd’hui. Mais qu’en est-il de ce qu’on appelle le contre-transfert de l’analyste en direction de l’analysant ? ( Définition selon Laplanche-Pontalis : « Le contre-transfert est l’ensemble des réactions inconscientes de l’analyste à la personne de l’analysé et plus particulièrement au transfert de celui-ci » ).

La situation, ici, est particulière. L’analyste s’engage fort : « Thérèse mon amour ». Elle multiplie les mots de tendresse. Or elle n’a devant elle que des écrits, pas la personne en chair et en os qui concernerait réellement sa libido. Elle parle pourtant d’« exorbitante introjection ». L’absence du corps ne rend donc pas impossible l’introjection ? Qu’est-ce que l’Autre dans la relation analysant-analyste ? Plutôt troublant… si on tient à éviter un fétichisme de la parole : « Es-tu encore ‘ autre ‘ que ce que tu dis ? ».

Dans un ouvrage antérieur « L’incroyable besoin de croire », Julia Kristeva avait traité d’un premier transfert « amoureux » qui se produit dans l’enfant en direction de son père, alors qu’il est encore tout dépendant de sa mère, bien avant l’âge de l’Œdipe. Et ce mouvement est la base du croire, nous dit-elle. Or, dans cet ouvrage-ci sur Thérèse d ‘Avila, le double de Julia, Sylvia, dit de ses parents : « Moi, je ne les trouvais pas intéressants, on croit ça quand on est enfant, et je n’imaginais pas qu’ils puissent s’intéresser l’un à l’autre » (id.p.17-18). Mal parti pour arriver à croire en quelqu’un !

Peut-être la fréquentation de la Madre va permettre de compenser cette frustration !? A la fin de l’ouvrage, Julia Kristeva écrit à Diderot dont elle a lu « 

La Religieuse ». Toute sa réflexion ne l’« empêche pas d’être athée » (id.p.669), répète-t-elle. Mais elle s’adresse au Philosophe des Lumières : « Je vous demande de faire de votre objet d’incrédulité – Dieu – un objet d’interprétation » (id.p.687). Est-ce un chemin ou une impasse ? Le système d’interprétation est-il clos ? Ou est-il ouvert ? Y a-t-il en psychanalyse l’équivalent, inspiré de la physique, du « théorème de Gödel », selon lequel « tout système est incomplet et doit faire appel à un ou deux axiomes supplémentaires » ?  

                                                          Loïc Collet

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