C’est le jour de faire un peu de ménage dans la salle à manger. Gabriel y passe parfois plus de temps qu’il ne voudrait. Il y a à épousseter les bibelots posés sur le buffet. Chaque objet a son histoire, ses visages, ses émotions. Ainsi ce petit vase, galbé comme une amphore, orné de losanges vert-olive, arrivé de Kabylie.
Son ami, Krim, lui avait dit : « La prochaine fois que je vais au bled, je te ramènerai une poterie de chez nous ». C’est ce vase, des environs de Sétif. Et Krim a ajouté : « J’ai parlé de toi à mon père, il a voulu te faire ce cadeau, c’est lui qui te l’offre ». Gabriel a seulement entendu parler de ce père. Pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie, il était « passeur de frontière » pour le Front de Libération Nationale et ramenait de Tunisie des hommes comme des armes.
Un chiffon à la main, le vase dans l’autre, Gabriel entend : « C’est lui qui te l’offre… ». Et soudain un énorme souvenir se déploie dans sa tête.
Il est de nouveau en Algérie, dans sa section d’intervention. Alors que le jour n’est pas encore levé, il a embarqué dans un camion avec une vingtaine de soldats. Ils ont roulé dans la nuit et se sont arrêtés quelque part. La lune permettait de voir qu’ils étaient dans une vallée étroite, avec un oued à sec dans le fond. Le groupe de Gabriel a pris position sur la pente, de bas en haut, chacun caché derrière un rocher.
Le jour s’est levé et l’on a entendu des rafales d’armes automatiques du côté d’un village plus élevé dans la montagne. D’autres militaires « ratissaient » de ce côté-là. Rien ne se passe dans la vallée de Gabriel.
Mais soudain il voit quelque chose. A une cinquantaine de mètres de lui, deux hommes s’avancent dans l’oued. En djellaba, mais quelle tenue ont-ils là-dessous ? Ils marchent avec précaution, en se glissant entre les roches. Gabriel se redresse un peu et fait signe à un soldat placé plus bas dans la pente. Surpris, le soldat dit tout fort : « Quoi ? ». Les hommes en djellaba ont entendu et se mettent à courir. Sont-ils armés ?
Gabriel est sous le choc. Il se lève. Il abaisse le chargeur de son pistolet mitrailleur. Il vise les deux hommes, à vingt mètres peut-être… Et la rafale ne part pas ! Son arme s’est enrayée… Les fuyards disparaissent vers le bas de la vallée. Gabriel est là, debout, le P.M. au bout du bras. La mort est passée. Mais ni pour lui, ni pour les autres.
Le soir, au cantonnement, il se demande encore ce qui s’est produit. Il sort le chargeur de son P.M. et se met à le démonter. Il connaît l’opération. Il a vu souvent ses camarades la faire. On sort par le haut du chargeur les cartouches, une à une, avec le pouce. Et on dégage le ressort qui les introduit dans la chambre de percussion.
Gabriel s’aperçoit que le ressort est bloqué dans le fond. Il découvre, là, un bouchon de poussière durcie. Le ressort n’a pas pu fonctionner… C’est vrai qu’il avait la consigne de nettoyer régulièrement ses chargeurs. Mais, au milieu de ses camarades qui suivaient les ordres, lui, il n’a jamais pu s’y décider. Qu’une balle sorte de son arme vers quelqu’un, non, il ne pouvait pas l’imaginer. Que deux hommes s’écroulent au bout de son arme dans un oued, non, il n’aurait pas pu le vivre, il n’aurait pas pu survivre en face de lui-même…
Alors il laisse le bouchon de poussière, il remet les cartouches l’une sur l’autre, elles ne sortiront pas. Et s’il a besoin de son arme pour se défendre ? Eh bien tant pis ! Il se passera ce qui se passera ! Mais il ne tuera pas… Ce serait se détruire à coup sûr…
Gabriel est toujours là, devant le buffet, le chiffon dans une main, le vase dans l’autre. Il n’a jamais raconté cela à Krim. Les mots risqueraient d’obscurcir leur amitié. Ce qui compte, c’est cet objet. Un vase de Kabylie où l’on peut mettre tous les souvenirs qu’on a vécus ensemble, et même les souvenirs du père qui a survécu aussi au malheur. Suffit-il d’un peu de poussière pour sauver une vie, pour sauver des vies ? Inch Allah !
Loïc Collet