LES GRANDES EGLISES

Dans le numéro de la revue « Etudes » de Novembre 2008, le jésuite Etienne Grieu écrit un article synthétique sur le sort des Eglises, catholiques, protestantes, orthodoxes, actuellement. Il se demande quel intérêt elles peuvent encore présenter à nos contemporains, alors qu’elles sont emportées dans des mutations inattendues à cause de la circulation mondialisée des conceptions de la vie et des valeurs. Il sera question, surtout, des évolutions dans le christianisme.

Nouveaux modes de croire

L’auteur pointe deux manières relativement nouvelles, du moins comme phénomènes larges. La première est celle que l’on peut typer comme « christianisme de conversion ». Il se vit dans des groupes qui recherchent l’intensité de la rencontre des croyants, le partage des expériences intimes de la foi, la valorisation de chaque conscience et l’assurance d’une sécurité de l’esprit dans les traversées des souffrances et des joies. Le converti vit de la fidélité de Dieu.

La deuxième « nouveauté » est la multiplication des « itinérants du spirituel ». A distance des institutions ecclésiales couramment nommées, ils se tournent vers d’autres traditions spirituelles, en particulier orientales, ils y cherchent des avantages pour leur corps par des médecines particulières ou des exercices physiques, ils sont en quête d’harmonie du corps-esprit, ils élaborent le moi intime plutôt que le Nous social. Alors que le converti admet l’altérité et l’exigence du Christ, le spirituel cultiverait plutôt l’immanence du « divin ».

Défis aux Grandes Eglises

Etienne Grieu utilise la typologie proposée par le théologien allemand Ernst Troeltsch ( 1865-1923). Selon lui, il y aurait trois manières de voir l’inscription du christianisme dans la société.

La plus commune, et la plus importante encore quantitativement, est ce qu’il appelle la « Grande Eglise ». Elle est cette Eglise qui se propose à toute l’opinion publique comme le moyen collectif d’accéder à la croyance chrétienne, le moyen de vivre selon les lois du christianisme, le moyen de coexister avec les autres institutions sociales, morales ou politiques, le moyen d’insérer ses conceptions dans le débat des idées.

La deuxième manière de se situer en société est de constituer des groupes bien délimités. Si on durcit les traits du « christianisme de conversion » ( intensité du ressenti, expérimentation de la conscience, sécurité du groupe… ) on arriver, de cette manière, à la « secte ».

La troisième manière, par contre, va plutôt en sens inverse : en multipliant les emprunts aux multiples traditions spirituelles, on tend à composer pour soi-même une « mystique « qui sert le sentiment religieux et non plus l’adhésion à un « corps » de croyances.

Fragilité et forces des Grandes Eglises

On pourrait imaginer que les grandes Eglises s’adaptent à l’évolution vers un « christianisme de conversion ». On opterait alors pour la constitution de communautés plus restreintes, mais formées de chrétiens conscients, fervents et dynamiques. Les difficultés seraient, sans doute, nombreuses : Comment vivre l’unité ecclésiale ? Comment être présent au monde dans la diversité de ses approches vis-à-vis de la foi ? Comment ne pas renoncer à proposer à la société entière des références morales et religieuses ?

On pourrait aussi imaginer que le mouvement sectaire parvienne à enfermer les Eglises dans la rigidité idéologique, dans une assurance qui provoque la répulsion, à la limite de la rupture avec les autres conceptions de la vie… Ce serait le risque de l’isolement stérile.

Etienne Grieu estime, pour sa part, que les « Grandes Eglises » ont des richesses qui n’ont pas encore été exploitées pour notre temps et qui pourraient être fécondes. Elles ont l’expérience de l’adaptation à des contextes historiques fort différents et qui ont connu de belles symbioses entre société et foi. Elles ont un patrimoine considérable de symboles qui ont nourri les esprits et qui leur parlent encore. Elles sont capables d’apporter lumière et force à différents niveaux de la personnalité ( sensible, intellectuelle, morale ) même dans des langages non-religieux ( esthétique, poétique…), et à des cultures bien éloignées du monde occidental. Elles sont assez ouvertes pour accueillir des spiritualités d’ailleurs, depuis des pratiques humaines élémentaires jusqu’aux mystiques les plus subtiles.

L’Eglise catholique, estime notre auteur, a montré durant les dernières décennies une grande capacité d’innovation : en direction des Jeunes avec leurs rassemblements étonnants, dans l’évangélisation attentive aux milieux sociaux ( Action Catholique), dans des mobilisations pour la paix et les démunis, dans des productions artistiques en de nombreuses disciplines. Elle est capable encore d’entendre les requêtes du monde et d’y répondre en faisant appel à la force intérieure des croyants et à la relecture de l’Evangile. Elle peut mettre à disposition plusieurs traditions spirituelles, la richesse de ses rites, des paroles vives pour toute existence humaine d’aujourd’hui.

Loïc Collet

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