La veillée mortuaire pour Jean Marie va bientôt commencer quand M’man arrive à la maison du mort, avec son garçon, Gabriel. Depuis une heure, Célestine, la femme de Jean Marie, reçoit les gens qui arrivent par trois ou quatre. Presque tous l’embrassent, certains pour la première fois de leur vie, la mine visiblement affligée. Plusieurs disent : “ Je ne savais pas qu’il était malade ! “ Et Célestine répond à chacun : “ Ah, vous savez ! Le coeur, le coeur… ça n’avertit pas ! “
Les gens sont montés dans la chambre, où le corps de Jean Marie est posé sur le lit conjugal, tiré à quantité d’épingles, lisse comme un marbre. Un crève-coeur pour Célestine. Entre la porte et le lit, une petite table porte les deux bougies gardées à cet effet depuis la dernière fête de
Le curé du village est venu avant que M’man arrive. Mais elle connaît depuis longtemps le rituel. Le curé est arrivé avec son livre, un petit livre noir sur tranche rouge. Il a salué Célestine d’un mouvement de tête et même d’une inclinaison des épaules. Il a lu une prière en latin, d’une voix grave, intériorisée. Les gens attendaient. Ils l’ont rattrapé quand on est arrivé au De Profondis, qu’ils ont pu dire ensemble. Et quand on est passé à la dizaine de chapelet tout le monde était à l’aise et a bien pris sa place. Puis il y a eu un silence. Personne ne l’aurait rompu. Seul le curé pouvait le faire. C’est donc lui qui a bougé le premier, libérant ainsi les gens immobiles dans la chambre. Célestine l’a remercié, en s’excusant de l’avoir dérangé. Il a répondu avec un sourire modeste : « Il n’y a pas de quoi, il n’y a pas de quoi… ». Ca a rassuré tout le monde. « Merci quand même ! » a dit Célestine.
Alors les hommes sont descendus à la cuisine. On avait préparé pour eux une bouteille de vin rouge. Debout, ils ont bu leur verre en deux ou trois gorgées, avec détachement, sans se permettre le moindre plaisir, comme si ce verre de vin il fallait vraiment le vider par respect de la coutume et seulement en souvenir du mort. Puis ils ont disparu dans la nuit.
Les femmes sont restées dans la chambre. Célestine a monté le café. “ Je ne l’ai pas fait fort, “ dit-elle, en sortant ses plus belles tasses. « De Limoges », précise-t-elle. Elles boivent, en s’ébrouant un peu. Sauf M’man qui refuse la tasse de café qu’on lui tend. « Non… Moi, Je ne bois pas… de café ! ». Quand la cafetière est vide, Célestine redresse son dos, en grimaçant : « Depuis le temps que je suis sur pied ! Il va falloir que je vous laisse maintenant. - Oui, disent les femmes, tu peux aller dormir. Demain tu vas avoir encore une bonne journée ! Tu peux dormir tranquille. Nous, on va rester là pour veiller ».
C’est comme cela qu’elles restent, à six. Après le départ de la patronne, l’atmosphère est nettement plus détendue. Ce n’est pas que Célestine est une rabat-joie. Chez une autre elle serait restée à la veillée. Mais ici elle est chez elle, elle a son mort, elle est tenue. Les autres femmes, par contre, se mettent un peu à l’aise.
Rosalie, dont le mari est retraité des chemins de fer, change de chaise car elle trouve qu’elle était mal installée jusque là. Marie Louise, qui tient l’épicerie du quartier avec son Antoine, range dans un coin les sièges qui sont en trop. Julienne regarde, comme d’habitude. Son mari de maçon lui dit parfois : « Toi, tu es comme un moellon. Quand je l’ai posé dans le mur sur son lit de colle, il ne bouge plus ». Angélina enlève son fichu qu’elle a gardé sur ses épaules et se croise les jambes ; son mari actuellement est en mer, il est marin de commerce. Marcelle plie et déplie ses doigts, elle a du rhumatisme déformant, comme son bonhomme qui a dû laisser sa ferme à son fils.
D’une chaise à l’autre, on arrive comme cela à la dernière, presque à la tête du mort. Et là, il y M’man. Femme de personne. Elle est veuve. Il y a plusieurs années son mari a été emporté par une congestion pulmonaire.
M’man a amené son deuxième garçon, Gabriel, bien plus friand d’histoires que son frère aîné, Grand Lou ou sa soeur Gwendoline. Quand il y a une veillée funèbre, il est toujours là. Il n’a jamais eu peur en compagnie d’un mort. Et il ne gêne personne. Il s’assoit dans un coin, il regarde, il écoute tant qu’il peut et, parfois, il s’endort. Les femmes lui trouvent une couverture ou un édredon et l’installent dans un coin de la pièce.
Tout le monde regarde le mort. Chacun se fait ses réflexions. Les souliers de Jean Marie ont été parfaitement cirés, même les semelles. Ils vont partir dans le cercueil aussi ? se demande Gabriel. C’est quand même dommage de perdre une bonne paire comme ça… Les jambes du pantalon sont presque à plat sur le drap. C’est vrai qu’il était rendu, il n’avait plus grand chose dans la culotte, comme dit Angélina… Sur le ventre gonflé, les mains sont croisées et un chapelet est entortillé autour. Mais ça va, il n’y a pas d’homme dans la chambre ! Sinon il y en aurait bien un qui ferait une grosse plaisanterie sur le chapelet de Jean Marie ! C’est plus facile de le ligoter maintenant qu’autrefois !… On lui a mis aussi un noeud de cravate. Serré, serré, à l’en étouffer. Les veines du cou et des joues sont encore visibles sous la peau, comme un filet bleu qui ramènerait un poisson mort. Et au milieu, il y a le nez, large, saillant sur les fosses des joues, violet comme un bolet, pas de Satan, mais de ces bolets mauves que l’on trouve parfois sous les sapins.
Elles regardent le nez.
- C’est le même que celui de son frère, dit Angélina.
- Ah, non ! dit Marcelle. Celui de son frère était normal !
- Oui ! dit Julienne. Ce n’était pas le même homme !
Il y a là quelque chose qui leur échappe. Le silence résiste. Au bout d’une longue minute, après une moue qui pousse en avant sa lèvre inférieure, M’man lâche :
- Il a plutôt le nez de son père.
Les femmes tournent la tête vers elle.
- C’est vrai ! Tu l’as bien connu. Comment il était son père ?
Gabriel, sur son édredon, allonge ses jambes. Il se cale bien dans son coin. Il sait que la vraie veillée commence. M’man va raconter.
- Le père de Jean Marie, c’était François, vous vous souvenez peut-être de lui. Il habitait au village de Kernitra. On n’était pas riche en ce temps-là et François n’avait pas beaucoup de terre. Il avait plutôt des bois de sapins et il venait vendre ses fagots à la boulangerie du bourg, au temps où on chauffait au bois et qu’on nettoyait le four avec une serpillière au bout d’une perche. Il n’avait pas de quoi nourrir ses cinq gosses. Pourtant François n’avait pas peur du travail, il n’arrêtait jamais. Son surnom, c’était « Boule de sapin », parce qu’il ne prenait pas le temps de se peigner et ses cheveux étaient comme ses boules de sapin. Sèches, bien sûr ! Pas les vertes !
Mais surtout ce qui lui a fait du tort, c’est le chemin de fer. Il n’a pas été aussi malin que ses voisins de Locarnel, qui ne voulaient pas que le train passe dans leurs vergers, en bordure du bourg. Alors ils ont mis, eux, la gare à un kilomètre au moins. François, lui, n’a eu rien à dire. Le chemin de fer a traversé le peu de champs qu’il avait. Il était furieux contre le secrétaire de mairie qui avait fait le plan. Et il n’était pas le seul à lui en vouloir, à ce fameux Victorien. Il y avait aussi tous ceux qui n’avaient pas voulu que Victorien, avec les gendarmes, fasse les inventaires, rentre dans notre église pour compter les bannières et les bougeoirs. Si bien que, quand il y a eu
Mais ça ne donnait pas du pain aux enfants. Ils ont dû sauter du nid plus tôt que prévu. Je crois que la fille aînée a été placée chez le pharmacien de Kertual. Ils sont tous partis l’un après l’autre, jusqu’au dernier, notre Jean Marie, ici. Lui, il est venu apprendre son métier chez le tailleur, Alphonse Le Denmat, au bas du bourg. A côté du bistrot des Trois Marins, le bistrot de Fifine ».
Marianne s’arrête un moment. Gabriel lui jette un coup d’œil. Elle n’a certainement pas un trou de mémoire. Mais elle semble fatiguée. Elle continue tout de même.
- En fait, alors qu’il était l’apprenti, c’est Jean Marie qui faisait tout le travail, couper, assembler, surfiler, coudre, repasser. Pendant ce temps-là, Alphonse, le patron, passait chez les clients ; il allait, comme il disait, « prendre les mesures ». Et qui l’aurait pris pour un menteur, puisqu’il avait toujours son mètre-ruban autour du cou ? C’est vrai qu’en passant devant les débits de boisson, il entendait souvent quelqu’un crier : « Oh, Alphonse, arrête-toi un peu ! On a besoin de ton mètre ! ». Et il rentrait, vite fait, bien fait. Mais les mauvaises langues disaient qu’il ne faisait pas que caresser la bouteille. Je peux vous assurer qu’une femme de Kerguerh m’a dit que ce bonhomme savait bien prendre la mesure ! “
« Oh! », s’exclame Marie Louise, en sautant sur sa chaise, comme si on y avait oublié une épingle. Elle regarde à gauche et à droite, en se demandant ce qu’elle peut faire. Ses voisines se pincent les lèvres. Et la voilà qu’elle part d’un rire aussi nerveux que le grelot qui tinte au dessus de la porte de son épicerie quand les gamins se précipitent pour acheter des bonbons.
- Mais il n’a pas vécu longtemps, cet Alphonse, termine M’man.
La poitrine de Marie Louise se soulève encore de quelques hoquets, et elle conclut à son tour, rêveuse :
- C’est dommage… le pauvre homme… Alors parle-nous de Jean Marie !
Il est tard. M’man est vraiment fatiguée. Et Gabriel s’est endormi dans son coin. M’man demande :
- Est-ce que vous revenez demain, pour veiller la dernière nuit ?
Elles promettent toutes d’être là de nouveau. Pour soutenir, bien sûr, Célestine qui a perdu son homme. Pour M’man aussi qui reviendra demain, avec tout ce qu’elle a à raconter. C’est plein de vie !
( à suivre ) Loïc Collet