RICOEUR ET LA PSYCHANALYSE

Le Fonds Ricoeur détient en archives des écrits et des conférences de Paul Ricoeur « peu connus, oubliés ou inconnus ». Les redonner à la connaissance du public, c’est le but des publications annoncées, dont la première est cet ouvrage : « Paul Ricoeur - Autour de la psychanalyse - Ed. du Seuil, 2008 » ( textes écrits entre 1966 et 1988). Dans la recension que voici, nous n’aborderons pas la 2e partie du livre ( les rapports de la psychanalyse avec la morale, la religion, l’art ). Nous en resterons à la première partie : les fondements et les grands traits de la démarche analytique.

Psychanalyse et herméneutique

La lecture de Freud par Paul Ricoeur s’inspire délibérément de l’herméneutique. Le philosophe Michel Foucault définissait l’herméneutique comme « l’ensemble des connaissances et des techniques qui permettent de faire parler les signes et de découvrir leur sens ». P.R. resserre cette définition en l’appliquant au langage. Pour lui, l’herméneutique rend compte de « la connexion en tout discours entre le sens, qui est son organisation interne, et la référence, qui est son pouvoir de se référer à une réalité en dehors du langage » ( cf. « Herméneutique », Dictionnaire Culturel Robert).

En rapprochant l’herméneutique de la compréhension des textes par l’exégèse, P.R. voit, avec Freud, l’inconscient comme le « lieu » de sens cachés, latents, qui transparaissent dans les symptômes du sujet, quand ceux-ci sont convenablement interprétés.

Quelles sont donc ces réalités psychiques que la psychanalyse considère comme l’objet de son investigation ? Parmi les innombrables faits qui se sont produits dans l’histoire psychique du sujet la psychanalyse est amenée à « sélectionner » ceux qui répondent à 4 critères. Est objet de la psychanalyse ce qui, d’abord, peut être « dit » ( donc pas seulement ressenti, mais susceptible d’être déchiffré comme signification ). Ensuite le 2e critère est que cela soit « dit à autrui » ( donc dans un rapport intersubjectif, la libido de l’analysant se posant comme « un souhait dirigé vers autrui » ) (op.cit.p.26). Le 3e critère est que ces réalités psychiques se révèlent en constituant une cohérence et une résistance propres, celle de l’imaginaire élaboré à partir des fantasmes. Enfin le 4e critère est que ces interprétations puissent entrer dans une histoire, un récit, et ainsi constituer « la structure narrative de l’existence » (id.p.34 ).

Image et langage

A ce premier niveau de l’analyse qu’est l’investigation des réalités psychiques, nous ne quitterons pas les images pour fuir dans l’abstraction. Certes la psychanalyse fait parler la part de nous-mêmes « qui a été contrainte au silence » ; elle amène l’analysant à considérer « son expérience en termes de textes et de contextes » (id.p.109) car, en accédant au langage, il substitue des mots aux traumatismes.

Mais Freud prend le risque de l’expression « les pensées de rêves ». Il vise, par là, le contenu latent du rêve, non pas comme des pensées de type conceptuel, mais des souhaits dynamiques qui trouvent dans le rêve un accomplissement ayant du sens, intelligible. Nous ne sommes pas là, dit Ricoeur, dans des relations logiques entre des notions, mais dans une « fantastique générale », ose-t-il dire, où « l’image (est) considérée dans sa capacité d’exprimer, d’indiquer plastiquement des idées » (id.p.127). La recherche « plastique » étant « l’élaboration de formes visibles », le rêve ne fait pas qu’emprunter des mots au « trésor verbal de l’humanité », il est un langage « pictorial » par les sensations qu’il véhicule et les compositions de ses images (cf.op.cit.p.130).

Traitement et théorie

Ricoeur n’est pas un praticien de l’analyse. Il est un lecteur de Freud et cherche surtout la cohérence du discours de Freud sur sa pratique. Il ne développe donc pas les considérations sur la psychanalyse comme « méthode de traitement », le traitement des désordres névrotiques, traitement qui s’opère dans le rapport analysant - analyste. Il ne présente pas non plus la théorie globale de Freud sur la constitution de l’inconscient, ni selon la première approche du maître sur Conscient - Préconscient - Inconscient, ni la deuxième approche des trois instances, le Ca, le Moi, le Surmoi, ni la distribution des pulsions autour d’Eros et de Thanatos… P.R. suppose cela connu de son lecteur.

Extension de l’interprétation

P.R. rappelle que pour Freud la psychanalyse n’est pas une « compréhension purement intellectuelle de la signification des symptômes » (id.p.96). Elle est « essentiellement une lutte contre les résistances » (idem), contre les compositions névrotiques révélées par les symptômes. Car si « les faits de la psychanalyse relèvent … de la catégorie du texte, donc de la signification », ils relèvent tout autant de « la catégorie de l’énergie, donc de la force » (id.p.99). Et c’est comme libératrice et critique des forces psychiques que la psychanalyse peut même concerner bien plus que la destinée des individus, elle peut entrer dans un « rapport complexe avec le travail, avec l’argent, avec le pouvoir » (id.p.100). C’est dire sa fécondité éventuelle.

Pour revenir à l’histoire du sujet, P.R. trouve dans la psychanalyse un chemin de sagesse. D’abord un chemin de connaissance authentique de soi : « On ne se comprend soi-même qu’à travers un réseau de signes, de discours, de textes, qui constituent la médiation symbolique de la réflexion. En ce sens, il faut renoncer au Cogito cartésien, du moins sous sa forme intuitive. On ne se connaît pas soi-même, on ne cesse de s’interpréter » (id.p102). Puis un chemin proprement éthique : « La compréhension de soi doit passer par un dessaisissement de soi, une abdication de la prétention à dominer le sens. L’appropriation de son propre sens est d’abord désappropriation de soi » (id.p.103).

Loïc Collet

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