Jean Marie, l’ancien tailleur, est sur son lit de mort. La famille et des voisins sont déjà venus hier soir pour la première veillée, après le passage de Monsieur le Curé. Célestine, la femme de Jean Marie, a tourné dans la maison toute la journée. Après le repas du soir, elle a commencé à recevoir les gens qui arrivent pour la deuxième veillée mais c’est entendu qu’elle-même n’y resterait pas. Il ne faut pas qu’elle se fatigue trop la veille de l’enterrement.
C’est à la maman de Gabriel qu’est confié le déroulement de la veillée. Elle est bien là, comme promis. Et son deuxième fils aussi, Gabriel, qui ne veut pas rater une telle soirée. Il a failli pourtant ne pas venir car il s’est endormi la veille. Il a juré tout ce qu’il savait, en promettant d’écouter tout jusqu’au bout. C’est une condition pour M’man. Les autres commères sont là, Rosalie, Marie-Louise, Julienne, Angélina, Marcelle. M’man prend les affaires en main. D’abord une dizaine de chapelet. Puis une série d’invocations que tout le monde connaît. Ensuite une autre dizaine de chapelet. Enfin un long silence… quelques soupirs…des larmes de Célestine… avant qu’elle remercie les présents et qu’elle passe dans la chambre d’à côté.
M’man jette un regard circulaire sur les femmes qui attendent. C’est Marie Louise qui ouvre la bouche : « Alors, tu nous parles de Jean Marie ? ». Le déclic est donné. Gabriel se ramasse en boule sur sa couverture, dans le coin de la chambre. M’man va parler.
- Je vous ai dit hier que Jean Marie faisait tout le travail de son patron, Alphonse le tailleur. Mais ça n’a pas duré. Il s’est mis à son compte, lui aussi, comme maître tailleur. Il a acheté cette maison-ci, qui avait un toit de chaume en ce temps-là. Il a enlevé le chaume et il a construit l’étage, où nous sommes maintenant. Et pourtant il y avait de moins en moins de travail. Car, à Alvray, à douze kilomètres d’ici, ils avaient ouvert un grand magasin qui s’appelait “ Le Pauvre Diable “. Oh, ce n’était pas comme maintenant, il n’y avait pas besoin de parkings. Mais on achetait pour pas cher, même des costumes tout préparés. Alors Jean Marie n’avait de travail vraiment que pour les grandes fêtes et les mariages. En ce temps-là, on prenait du temps pour se marier ! Jean Marie faisait venir les gens à sa boutique pour prendre les mesures. Célestine était là, qui les marquait sur un carnet ».
- Ah, Ah ! Elle était là ! dit Rosalie, en faisant un clin d’oeil à Marie Louise.
- Oui, oui ! continue M’man. Je crois même que Monsieur le Maire veut conserver ces carnets-là dans les archives de la mairie. Il dit que pour faire l’histoire de la commune plus tard ça sera tout de même bien plus précis que les registres de baptême de Monsieur le Curé, où il n’y a que les noms.
- Zut alors, il ne m’a jamais fait une robe… Tu n’aurais pas pu me le dire ? grogne Angélina, avec un regard noir vers M’man. ( Mais ce n’est pas cela qui peut arrêter la conteuse !)
- Un jour, Jean Marie était à sa machine à coudre. Il s’aperçoit qu’il n’y a plus de fil sur la bobine de bois qui tournait devant son nez. Il y avait si peu d’argent à la maison qu’il n’avait pas pu acheter une autre. Pourtant il avait un veston à finir, dans une heure, pour un client qui allait à la grand’messe de 11 heures. Car on était au dimanche et les cloches commençaient justement à sonner. Jean Marie ne travaillait pas habituellement le dimanche mais ce jour-là Célestine était partie voir sa vieille mère. Alors, pour une fois ! pour un bon client !… Et voilà qu’il n’avait plus de fil !…
Les cloches finissaient de sonner quand tout à coup la porte de la boutique s’ouvre. Un homme rentre. Un homme ? Hum ! Il passait à peine dans la porte. Il avait un large chapeau, une barbe noire, pointue, un grand manteau. “ Ah, dit-il d’une voix un peu enrouée, voilà un homme courageux qui travaille quand les autres dorment sur les bancs de l’église ! A vous au moins on peut faire confiance ! Pourriez-vous me faire un gilet ? Avec cette étoffe noire … ”.
Jean Marie le regarde, étonné. Il n’a jamais vu cet homme dans la région. Mais ce qu’il regarde surtout, c’est cette étoffe noire, ce taffetas, comme il n’en a jamais passé entre ses doigts durant toute sa vie de tailleur. Il bredouille : “ Bien sûr, Monsieur, bien sûr… Mais vous devrez peut-être attendre un peu, je n’ai plus de fil actuellement ». – « Qu’à cela ne tienne ! «, dit l’homme. Il passe sa main derrière son dos puis la ramène en tendant à Jean Marie une queue de chèvre. « Mettez cela dans le tiroir de la machine. Laissez un poil dépasser. Quand vous aurez besoin de fil, tirez dessus. Vous n’en manquerez jamais ».
C’est comme cela que Jean Marie a pu faire le gilet. Et bien d’autres après, et des manteaux, et des robes, et des pantalons. Car l’homme noir lui avait dit : “ Si tu travailles tous les jours, le fil ne s’arrêtera jamais ». Et Jean Marie travaillait, travaillait, tous les jours, même le dimanche …
- Un fil à l’aiguille, un fil à la patte ! dit Julienne.
Elles rient. Avec un doigt sur la bouche : “ Chut ! Chut ! Pas si fort ! Célestine va nous entendre !“
- Oui, continue Marianne, il commençait même à gagner beaucoup d’argent, beaucoup d’argent, beaucoup…
Gabriel, assis dans son coin, a tout entendu jusqu’ici. Il est fier de sa mère. Il n’y a qu’elle pour raconter des histoires comme ça. Beaucoup d’argent… beaucoup d’argent… beaucoup de bonbons… beaucoup de cadeaux… Soudain Gabriel se voit ailleurs. Il se voit assis par terre, dans une pièce vide. Quelque chose s’approche de lui mais il ne sait pas quoi. Il croit que c’est un cadeau. Et derrière, il y a un homme, très grand. Gabriel ne se souvient pas de son visage, mais il sait que c’est son père. Il tend la main. Elle se referme sur le vide. Et sa mère répète : « Beaucoup d’argent… beaucoup d’argent… ». Puis elle enchaîne :
- Un jour, Jean Marie remarque une chose qu’il n’avait jamais sentie. C’est que sa machine a tendance à chauffer. Et parfois même on dirait une chaleur de tous les diables ! Alors il se lève, traverse la rue et rentre dans le bistrot d’en face pour boire un coup. Une fois, deux fois, plusieurs fois dans la journée. Comment se rafraîchir quand le travail fait tant suer ? Tirer sur le fil… gagner des sous…boire…boire…
Gabriel surprend une odeur au milieu des paroles de sa mère. Ce n’est pas l’odeur de la sueur. Non. C’est plutôt l’odeur de ce qu’on met sur ses écorchures quand il tombe, et qui pétille comme de la mousse. Peut-être de l’eau oxygénée ? Non, plutôt l’odeur de la bouche de M’man quand elle l’embrasse, l’odeur d’éther…
- Ce jour-là, continue M’man, Jean Marie était allé porter un costume au village de Penhouet, il était obligé de le faire quelquefois. Dans ce village, ils venaient de faire de l’eau de vie avec le marc de cidre. Jean Marie l’avait goûtée, un peu plus qu’à son tour. Sur le chemin du retour, une chouette le précédait d’un arbre à l’autre. C’est le signe, vous savez, que quelqu’un va mourir. Lorsqu’il arrive à la croix du Nignol il voit un homme qui marche sur le chemin devant lui, lentement. Jean Marie arrive à sa hauteur et va le croiser. Il regarde sur le côté. Qu’est-ce qu’il voit ? L’homme n’a pas de tête. Non, la forme s’arrête aux épaules et pourtant elle avance ! Jean Marie, épouvanté, se met à courir. Il tombe plusieurs fois. Il se relève et finalement il entre comme un fou dans sa boutique. Célestine est là. « Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? - J’ai vu un homme à la croix du Nignol. Il n’avait pas de tête, pas de tête ! ». Célestine lui dit : « Tu ne crois pas que c’est toi qui as perdu la tête ? ». Elle lui envoie une bonne torgnole ( je vous assure, elle a l’air gentil comme ça, mais elle a la main leste ) et elle le monte dans la chambre ».
M’man s’est arrêtée. Elle hésite un peu à reprendre. Est-elle fatiguée ? Elle semble avoir moins d’entrain. Pourtant elle va toujours au bout de ses histoires. Elle continue.
- Il buvait de plus en plus. Un jour, il pleuvait à verse. Célestine était dans la cuisine. Elle entend des voitures klaxonner sur la route, en insistant très fort. Elle traverse la boutique. Son bonhomme n’est pas là, bien sûr ! Mais le tiroir de la machine est ouvert… et vide. Qu’est-ce qu’il a donc pris, avant de sortir ? Elle arrive dans la rue. Et là, elle voit. Jean Marie est assis au milieu de la rue, sous la pluie, dans une flaque d’eau. Il est ivre. Il fait des grands gestes comme un policier à un carrefour, pour dire aux voitures de passer sur sa droite ou sur sa gauche. Célestine crie : « Lève-toi ! Tu vas avoir une congestion pulmonaire ! ». Elle le tire, elle le pousse. Elle arrive à le soutenir jusqu’à la cuisine ».
Gabriel revoit l’image de l’homme au cadeau, le cadeau qu’il n’a pas pu saisir. De qui parle M’man ? Avec une voix blanche et les yeux vers l’intérieur, elle ajoute :
- Alors je l’ai aidé à monter… Il avait de la boue sur son pantalon. J’ai réussi à le mettre sur le lit. Il tremblait. Il n’a pas arrêté de trembler. Deux jours après, il est mort.
La voix de M’man se casse. Des larmes coulent, lentement, jusqu’à la pointe du menton. Gabriel voudrait la caresser. Pas pour Jean Marie. Pour l’autre. L’homme au cadeau, l’homme qui n’a pas pu donner le cadeau. Les femmes regardent le mort. C’est vrai qu’on l’a un peu oublié. Mais de quoi est-il mort au juste, Jean Marie ? Rosalie connaît le refrain : « Vous savez, le coeur, le coeur… ça ne pardonne pas… ».- « Peut-être lui… », dit M’man.
L’année suivante, Gabriel court entre les tombes du cimetière, le jour de la Toussaint. Une dame lui demande qui est sa maman. Il répond. Et elle de s’exclamer, dans un grand sourire : « Ah, tu es son fils ? … Si tu savais comme ta mère nous fait rire… surtout aux veillées des morts ! ». Elle ne connaît pas le dernier mot de l’histoire. Gabriel en a une petite idée.
Loïc Collet