LE THEOLOGIEN MUET

Christian est un théologien que beaucoup de gens apprécient. Il connaît bien les croyances de la foi chrétienne, avec leurs sources historiques, leurs expressions variées au cours des siècles, leur part de lumière, leur part d’obscurité aussi, sinon même leur part de déraison et de scandale pour des esprits tout à fait raisonnables.

Il est satisfait de lui quand il entend la parole de Jésus : « Allez, de toutes les nations faites des  disciples ». C’est sa tâche première, à laquelle il consacre toutes ses forces et ses capacités. Et si Jésus trouve encore de la foi sur la terre, c’est bien grâce à des tâcherons de l’évangile comme Christian.

Certains jours pourtant il s’interroge. Bien sûr, il fait ce qu’il y a à faire pour que le Christ soit connu. Mais quelques paroles le tourmentent. Comme celle-ci de Jésus à un homme très attaché à sa foi et généreux : « Une chose te manque encore… Va, va… Donne aux pauvres ». Christian ne comprend pas. Et même il se rebiffe. « Les pauvres ! Y a-t-il de plus grands pauvres que ceux qui n’ont pas de sens à leur existence, qui ignorent la source de la vie et le chemin de leur bonheur ? J’y réponds en ton nom, Jésus. Aux vrais pauvres ! ». 

Un jour il roule en bicyclette sur une route de campagne. Il s’assure de bonnes conditions de santé pour faire œuvre de théologien. Que s’est-il passé ? A-t-il dérapé sur la route et heurté de la tête le goudron ? A-t-il eu un traumatisme interne qui a désorganisé son cerveau et l’a fait tomber ? On l’a trouvé sur le sol, incapable de dire un mot, d’exprimer le moindre ressenti mental.

Alors commence une longue rééducation, pour le retour des mots perdus, le retour des lettres  de l’alphabet, le retour des gestes de la main pour écrire, l’utilisation d’un petit papier pour chaque mot retrouvé. La rééducation du théologien muet.

Mais il rencontre, souvent, des personnes silencieuses comme lui. Des personnes âgées dont le cerveau s’altère. Des accidentés qui ont perdu contact avec des secteurs entiers de la réalité que leurs sens ne saisissent plus. Des frères, des sœurs, des époux, des épouses qui regardent, éperdus, les proches qu’ils aiment encore sans pouvoir le dire.

Christian, de son côté, récupère quelques passages de l’évangile. En particulier celui où Jésus s’adresse à un homme riche : « Donne aux pauvres ! ». Christian n’a pas grand’ chose à donner. Mais il est là, il écoute, il sourit, il balbutie, il fait rire aussi. Il entend : « Donne-toi aux pauvres… ». C’est cela : Donne-toi. Il ne l’avait pas fait comme cela jusqu’ici. Ca lui manquait. Ca lui manque moins maintenant.

( d’après Marc 10, 17-31 )                              Loïc Collet

Laisser une réponse