La devise de la République française privilégiait dans le terme « fraternité » le sentiment de faire partie de la large « famille » que serait la nation. En même temps, mais plus discrètement, le terme « solidarité » apparaissait pour désigner, au-delà du modèle familial, une communauté d’intérêts entre tous les citoyens et une obligation morale de s’en soucier. Le sentiment de ces intérêts communs et l’appel à la responsabilité citoyenne n’ont cessé de croître, surtout dans les périodes où le vivre ensemble est difficile, comme aujourd’hui.
1 - Les solidarités du système économique Depuis quelques mois la crise du crédit a disloqué les liens entre la finance et la production des entreprises, au point de laisser de nombreux acteurs économiques dans le désarroi, l’isolement, l’inactivité forcée. On n’entend plus dire que l’organisation capitalistique aurait, par elle-même, une sorte de sens pour éviter ses disfonctionnements et conjurer ses malheurs.
C’est de nouveau vers les Etats qu’on se tourne pour que les acteurs politiques redonnent sens à la machine productive. Car ce sont les Etats qui ont décidé, ou au moins entériné, le fonctionnement des marchés. Ils en avaient besoin pour combler par des emprunts leurs déficits publics et pour financer les investissements nouveaux. Ils sont intervenus sur les taux de change et souvent pour alléger et affaiblir le contrôle des changes ! Ils ont autorisé nombre de banques de dépôts à fonctionner comme des banques d’affaires sur les marchés boursiers ! Ils ont consenti à ce que la valeur de tout échange soit désormais le prix de marché établi par la Bourse ! Vraiment les Etats ont des comptes à rendre aux citoyens !
Certes, les Etats sont affrontés aujourd’hui à des défis de plus en plus difficiles. La mondialisation des échanges entraîne une multiplicité, presque infinie, des normes de production, de financement, de commercialisation. La diversité et la fragilité des monnaies rendent aléatoires les prévisions (et les provisions !). La Bourse a bien la prétention de répartir les risques et donc de les tempérer. Mais quand le soupçon à son égard se généralise, elle devient le « grand corps malade » qui épuise tout le monde.
Vue du côté des Etats, la solidarité au nom de la nation (assure-t-on !) n’a pas manqué d’être active, ces temps-ci. L’Etat a pu fournir de l’argent liquide aux banques qui en manquaient, et même directement au secteur privé. L’Etat a parfois garanti les dépôts bancaires, en opérant même des quasi-nationalisations (honteuses !), partielles ou totales. L’Etat en arrive à revendiquer (timidement) qu’il faudrait « contrebalancer le pouvoir mondialisé de l’économie par un pouvoir politique de même niveau » (!!) (cf. la revue Etudes, Janv.2009, p.29).
Il y a donc beaucoup à faire pour que la solidarité nationale aboutisse à l’avantage de tous. Dans l’immédiat, les Etats pourraient s’entendre pour neutraliser les paradis fiscaux, revenir à la distinction des banques de dépôts et des banques d’affaires, transformer les Fonds spéculatifs en sociétés soumises à une législation claire et aux charges vis-à-vis de la collectivité, fixer des plafonds de rémunération « raisonnables » pour les dirigeants d’entreprises. Ils pourraient contribuer à une meilleure redistribution des finances internationales, peut-être par le FMI… Sinon, la solidarité, puisant dans les richesses produites par le peuple entier, irait encore vers quelques privilégiés, individus ou nations.
2 - Les solidarités de la dignité
La création de la Sécurité Sociale avait répondu aux besoins de faire face à la maladie, à la vieillesse et à certaines charges des familles. Mais une des particularités de notre époque est l’écart entre la demande de travail et l’offre des postes de travail. Le chômage est sans doute le premier défi à la solidarité nationale.
Il y a une vingtaine d’années la réponse de la société française a été le R.M.I. (Revenu Minimum d’Insertion ) qui a maintenu, au moins partiellement, les exclus du travail dans la consommation, selon le principe : « nul ne peut se retrouver sans ressources ». Mais les situations sociales changent. De deux manières, surtout. Le RMI, comme son nom l’indique, visait l’intégration au monde du travail. Or il y mène trop peu souvent. Ensuite, apparaît une catégorie nouvelle : des personnes qui ont un travail mais si peu de salaire qu’elles se retrouvent aussi « sans salaire » pour nombre de leurs besoins. Des « travailleurs pauvres » !
D’où la création du R.S.A. (Revenu de Solidarité Active, ) qui doit être généralisé en France le 1er Juin 2009. Il a un double but : augmenter les revenus en additionnant allocations publiques et apport d’un salaire partiel, tendre à l’intégration au monde des salariés par des ressources suffisantes.
L’avenir nous dira si le RSA apporte un progrès par rapport au RMI. Car il se fonde sur l’espoir « d’augmentation des heures salariées ». (Or ce phénomène des temps partiels n’est-il pas à l’avantage de nombreux employeurs ? ). Il se fonde aussi sur « l’acquisition nouvelle de compétences ». (Les moyens, en ce domaine, ne sont-ils pas déjà abondants ? ). Il entérine surtout l’incapacité de notre système économique à assurer un niveau suffisamment élevé des salaires. Martin Hirsch, initiateur du RSA, vient de le reconnaître : « Le marché du travail seul ne permet pas d’endiguer le phénomène des travailleurs pauvres » (cf. le numéro des Etudes déjà cité, p.38). Ce marché serait-il définitivement indépendant du pouvoir politique ?
3 - Les solidarités de la compassion
La compassion est un sujet d’étude qui a beaucoup évolué depuis quelques décennies. On dénonce l’émotion ressentie par l’introjection imaginaire en soi-même de la souffrance de l’autre. A la passivité qui prétend « comprendre » ou même « éprouver » la souffrance d’autrui, on veut substituer un « sentiment de vulnérabilité partagée » (selon Rony Brauman, un des initiateurs de Médecins sans frontières) et de là, répondre activement pour diminuer ou supprimer les causes des souffrances. L’action humanitaire est un lieu de lutte solidaire contre les blessures faites à l’humanité.
Le même Rony Brauman attire aujourd’hui l’attention sur les débordements de l’émotion devant certaines catastrophes naturelles, alors que les malheurs engendrés par les conflits armés sont souvent plus graves et plus durables. Il critique aussi le « principe d’ingérence » lorsque cela entraîne les organisations humanitaires à se substituer aux instances politiques des pays concernés. Il rappelle que la solidarité humanitaire est celle qui se développe dans son domaine propre : soulager la souffrance de toute personne dans ses besoins élémentaires de survie. C’est une forme de solidarité qui ne nie pas les autres, celle pour la dignité des concitoyens, ou même celle qui veut guérir le système des échanges économiques.
Loïc Collet