LE PARDON DES BETES

« Les manèges arrivent ! ». Gabriel jouait à la balle au voleur dans sa rue et il a entendu la rumeur : les manèges arrivent ! Il arrête son jeu sans s’expliquer et se précipite vers la place du presbytère. Tous les copains ont compris et le suivent. Il reste quatre jours avant la fête patronale, le Pardon de Saint Cornély. Les manèges vont s’installer.

 

Le premier arrivé est le stand du tir à la carabine, il se range au fond de la place, en bordure du cimetière. C’est que la place est faite de deux parties, séparées par la route qui mène au centre du bourg. D’un côté il y a la place du presbytère où se mettent deux gros manèges, les « Chenilles » et le « Casse-gueule ». De l’autre côté c’est la place de la Chapelle qui est toute prise par les « Autos-tampon ». Et sur les bords, les autres stands : la Grande Loterie, les Marrons Grillés, le Casse-Boîtes…

Comme cela se passe à la fin des grandes vacances, Gabriel est là toute la journée. Il essaie de se faire remarquer par les monteurs des manèges. Ils ont quelquefois besoin d’un coup de main pour transporter une chose ou l’autre. Les enfants sont à l’affût. Car la récompense peut être un billet gratuit pour un tour sur les engins et on ne sait pas ce qu’on aura, à la maison,  comme argent de poche au dernier moment…

La semaine s’écoule, avec la musique qui remplit déjà le bourg et fait monter l’impatience. Mais quand tout est prêt au matin du dimanche, ce n’est pas encore le début de la fête ! C’est « Priorité au saint Patron ! ». Et quel Patron ! Les gens de la paroisse sont particulièrement fiers. Celui qu’ils honorent aujourd’hui s’appelle Saint Cornély, le patron des bêtes à corne !

Il a, bien sûr, toute une histoire, ce Saint Cornély. Il est arrivé ici, il y a quinze siècles, en fuyant devant les soldats romains qui veulent le tuer. Mais, au moment d’être attrapé au milieu de la lande, il s’est retourné vers eux et les a changés en pierres ! On montre encore les pierres, debout et rangées comme des soldats. Mais pourquoi saint Cornély est-il devenu le protecteur des vaches, et même des chevaux ?… On ne sait pas. Peut-être à cause de son nom… Vraiment on ne sait pas tout !

Le dimanche matin, c’est donc la messe solennelle en honneur du saint. Avec le maire, le conseil municipal, les Anciens Combattants, des pèlerins  de tous les environs. Ils viennent baiser le reliquaire, d’argent et de verre, où on aperçoit un morceau d’os, de l’os du bras, nous dit-on, qui a arrêté les soldats. Alors, si on lui demande d’arrêter aussi les maladies des bêtes, si surtout on met à l’entrée de l’étable une image de Saint Cornély, on est sûrement à l’abri !

Ce n’est pas tellement à la messe du matin qu’on dit cela. Mais c’est dans l’après-midi, après l’office des vêpres, à la fontaine du Saint, au bas du bourg. La fontaine à quatre frontons du dix-septième siècle a été édifiée dans une large fosse, dallée de grosses pierres. Elle est entourée, au niveau du sol, par un grand espace carré planté d’arbres. C’est là que les paysans se rassemblent, au moins une centaine avec une vache de leur troupeau, et une trentaine d’entre eux avec le cheval de la ferme. Bien brossés et bien rangés comme à la foire aux bestiaux.

Gabriel est de service, avec sa soutane rouge d’enfant de chœur et son surplis. D’ailleurs tout le groupe des enfants de chœur est là. Ils sont arrivés sur deux rangs, précédant le clergé. Les uns portent des cierges, un autre le livre des bénédictions, un autre l’eau bénite, un autre le goupillon. Et le moment que tout le monde attend, c’est quand Monsieur le Curé passe devant les bêtes et leur jette de l’eau bénite. Les vaches ne bougent pas, elles ont l’air de ne rien sentir. Mais parfois un cheval réagit, il donne un coup de tête, comme s’il était surpris par les gouttes d’eau. Va-t-il se cabrer ? se demande Gabriel. Il en frissonne un peu, de crainte. Il n’est pas un enfant de la campagne.

Puis les bêtes sont ramenées vers l’église. La procession est imposante. Des trottoirs on compte, d’abord les vaches ensuite les chevaux, pour savoir si le nombre de l’année précédente a été battu. Monsieur le Curé est sous le porche de l’église. Le cortège passe encore devant lui. Un nouveau coup de goupillon… et les paysans s’en retournent chez eux, plus confiants…

« Reviens tout de suite à la maison ! »,  avait dit M’man. De son côté, elle n’a pas pu aller voir la bénédiction, à la fontaine. Elle doit accueillir toute la parenté et les amis qui ont l’habitude de faire une visite ce jour-là. C’est une tradition que personne  n‘oserait rompre. On va goûter le far que M’man a fait et boire un café, en se racontant ce qui s’est passé depuis la dernière fête. M’man a eu le temps d’aller chercher ses fars au four du boulanger et elle a disposé les tasses.

Certains cousins ou cousines ne viennent qu’une fois l’an, à cette occasion. Mais on est toujours content de se dire de la même famille, surtout s’il y a eu un décès récemment. On pleure un coup, On rit aussi. On dit à M’man que son far est excellent, qu’il a même une légèreté qu’on ne trouve pas ailleurs. « Oh, précise M’man modestement. C’est une question de proportion entre la farine et le lait… et aussi la chaleur du four. Il faut enfourner au bon moment ! ».

Gabriel écoute et observe. Chaque année la famille s’élargit comme cela aux communes des environs. Ca fait plaisir. C’est un vrai clan. Mais on va se quitter, encore une fois. Et, à la maison, on se retrouvera de nouveau à quatre, avec M’man, Grand Lou, le frère aîné  et Gwendoline, la petite sœur. On n’a pas l’habitude de mettre une image de Saint Cornély dans la cuisine, comme les paysans le font dans leur étable. Peut-on lui demander tout de même de veiller sur la famille ? Gabriel n’y croit pas. A chacun son boulot ! Pour la famille, il faudrait sans doute s’adresser à un autre que Saint Cornély ? Mais qui donc ? On fait des processions pour les bêtes… Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour les gens ?

Loïc Collet  

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