LE SABOT A FEU

Ludovic vient de mettre un gros morceau de bois dans la cheminée. Car au temps de Ludovic, chaque maison avait une cheminée. Pas seulement une cheminée qui dépassait le toit, mais une cheminée, en bas, dans la grande salle, la salle qui était en même temps la cuisine et le lieu où se retrouvait la famille.

 

La cheminée servait à plusieurs choses. D’abord à cuire ce qu’il y avait à manger, la soupe bien sûr, et ce qu’il fallait bouillir ou rôtir. Puis la cheminée chauffait toute la maison, même un peu les chambres à l’étage. C’est pour cela qu’en hiver on gardait tout le temps le feu. Et si par négligence le feu s’éteignait, on n’avait pas d’allumettes comme maintenant, on allait chercher un peu de braise brûlante chez le voisin.

 

Ludovic est donc, dans la salle, tout seul. Il se distrait, un peu, en taillant avec son couteau quelques objets en bois, un sifflet, une petite cuiller… Mais il s’ennuie, plutôt. Son père et sa mère sont sortis. Avec le froid qu’il fait, ce n’est pas pour travailler la terre, bien sûr, elle est complètement gelée. Mais sur les talus des champs, il y a des arbres à tailler, c’est le travail du papa. Et avec les branches coupées la maman fait des fagots. Ils sont partis en disant à Ludovic : « N’oublie pas de mettre du bois dans le feu ».

 

C’est que lui, Ludovic, il a maintenant son esprit ailleurs. Ailleurs, près de l’étang de la forêt, à l’écart du village. Il le voit entièrement gelé. Oh ! une partie de glissade ! Juste un peu, avant que les parents reviennent… Il n’y aura pas de meilleure occasion… Il met une bûche dans le feu et il sort, dans le froid.

 

Il passe près de la maison de Florent, un copain. Il l’appelle. Florent montre le bout de son nez. «  Ouais d’accord ! ça doit glisser ! ». Les deux copains passent près de la maison de Sylvain. « Oui, la bonne occase ! avec ce froid de canard ! ».

 

Il y a un quatrième dans la bande. Ils le trouvent aussi chez lui. Il s’appelle Jean. « On va à l’étang ! Viens avec nous. On va s’amuser ! ».  Jean ne répond pas sur le coup. Ils insistent. Jean dit doucement : « Il n’y a plus de bois préparé pour la cheminée. Je dois en casser. J’ai promis. - Oh, dit Ludovic, tu feras cela après ! ». Jean reste un moment en silence et ajoute : « Les parents disent qu’il faut se méfier de la glace ; elle peut casser, c’est dangereux ». L’un des copains répond : « Tu dis ça parce que tu as peur. Eh bien reste-là, trouillard ! ».

 

Et les voilà au bord de l’étang. Ils prennent leur élan sur la prairie à côté, la prairie couverte de givre. Ils courent, font un petit saut sur le bord de la glace, ils glissent, ils glissent…

Ils sont tout excités, ils rient, ils recommencent, ils ne voient pas le temps passer.

 

Finalement il faut tout de même revenir à la maison. C’est Ludovic qui a le plus long chemin à faire. Il avait bien chaud sur la glace, mais maintenant il sent de nouveau le froid lui tomber dessus. Heureusement il arrive à la maison. Il entre. La salle est presque aussi froide que l’extérieur. Le feu s’est éteint. Ludovic reste immobile. Il ne sait pas quoi faire. Il est comme bloqué.

 

Il entend son père et sa mère arriver et son père qui dit : « Je ne sens plus mes mains, avec ce froid ! ». Une fois entrés dans la maison, ils jettent un coup d’œil vers la cheminée. Ils se taisent. « Ludovic, tu as laissé le feu mourir… » dit le papa. « Il faudra tout de même faire à manger… », dit la maman. « Il n’y a qu’une chose à faire, ajoute le papa. Tu prends le sabot à feu, Ludovic, et tu vas demander de la braise chez quelqu’un ».

 

Ludovic connaît ce vieux sabot en bois dur, qui reste sous la poussière dans un coin de la cheminée. Il ne sert que rarement, quand on n’a pas fait ce qu’il faut pour garder le feu. C’est le cas. Ludovic le prend et sort de la maison.

 

Il arrive devant chez Florent, le copain. Il frappe. Personne ne répond. Il pousse tout de même la porte et va tendre le sabot à feu. Ils vont comprendre, il n’y a rien à expliquer. Mais dans la salle chacun est replié dans un coin, une couverture sur le dos ; et tout le monde grelotte. Ludovic n’ose pas tendre le sabot.

 

Il arrive à la maison de Sylvain. Il va frapper mais il entend des cris à l’intérieur, comme si on se disputait. Et il distingue même une phrase qui revient plusieurs fois : « C’est de ta faute ! C’est de ta faute ! ».

 

Ludovic se presse d’aller plus loin. C’est la maison de Jean. Quand il ouvre la porte il sent une bouffée d’air chaud qui l’accueille. La maman de Jean est en train de remuer la soupe dans la cheminée. Le papa choisit une belle bûche dans le panier à bois. Ludovic tend son sabot à feu. Il n’a pas le temps de dire un mot que Jean a saisi une petite pelle et il a déposé une grosse braise dans le sabot.

 

Quand Ludovic revient chez lui, il se dirige vers la cheminée. Sa maman a préparé un fagot entier. Il glisse la braise dessous. Le fagot s’enflamme d’u coup. Et dans la flamme qui monte, dans le feu qui crépite, Ludovic croit voir le visage de Jean, le visage et le sourire de Jean, son camarade.

 

                                                                         Loïc Collet

 

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