Janus était le dieu romain représenté avec deux visages opposés. A Rome il gardait les « portes » de son temple, deux portes fermées en temps de paix, ouvertes en temps de guerre, un visage tourné vers l’intérieur, un visage vers l’extérieur. Cette image conviendrait à l’ouvrage de Renaud Meltz « Alexis Léger dit Saint-John Perse » (Flammarion 2008), construit sur les deux titres du personnage : le poète et le diplomate. Même son nom était double : en premier Alexis Léger, pour l’état civil et la vie sociale, le second Saint-John Perse, pour les initiés de sa poésie.
Mais l’auteur, Renaud Meltz, est un historien plus qu’un amateur de poèmes. Sans doute, il sait planter le décor de
Le diplomate
C’est en effet le diplomate que va occuper les trois quarts du récit de cette vie. Car l’entrée au Ministère des Affaires Etrangères, en 1914, va amener Alexis Léger à tourner sa « plume » au service d’une ambition, celle du haut fonctionnaire désireux d’orienter la politique nationale sous le couvert de ministres transitoires. Léger parviendra même à supplanter le secrétaire général du quai d’Orsay (Affaires Etrangères) et restera à ce poste au service du « pacifisme » d’Aristide Briand jusqu’en 1932, puis dans les renoncements qui ont abouti à la « débâcle » de 1940.
Renaud Meltz est d’une sévérité inouïe pour le diplomate. « Informé et informateur, flatteur et flagorneur, séducteur et cynique, traître à ses amis et manipulateur avec tous, manoeuvrier et menteur, le secrétaire général ne laissait la morale le priver d’aucun moyen de dominer » (op.cit.p.376). Les conséquences sur la politique du diplomate, (« vision… gelée par des sentiments glacés ») (id.p.404), seront, selon l’historien, une série d’abstentions et d’abandons : ne pas intervenir en Espagne, ne pas s’allier avec l’URSS, ne pas se rapprocher de l’Italie, abandonner l’Autriche à Hitler ainsi que les Sudètes de Tchécoslovaquie, capituler à Munich, tenter trop tard d’éviter l’invasion de
Ainsi le diplomate doit s’enfuir en 1940, disparaître sans gloire aux USA, profiter tout de même de la perte de la nationalité française pour s’affirmer adversaire du nazisme, et revenir par nécessité à son deuxième visage, celui du poète. Avec l’estime d’un petit nombre d’admirateurs subjugués par sa « plume » plus que par l’amitié dont il bourre ses lettres, le voilà « réduit par l’inaction au métier d’enchanteur » (id.p.701). Il s’engage dans une nouvelle vie littéraire, qui le mènera au prix Nobel de littérature en 1960, et plus encore à la publication de ses « Oeuvres Complètes » dans la collection de
L’écrivain
Cet ouvrage de
L’écrivain Roger Caillois n’ignorait pas les procédés de Saint-John Perse, comme d’autres dont il a dénoncé les « impostures ». Mais il a cru pouvoir distinguer l’auteur et l’écrit. « Je ne recherche ni les influences, ni les sources. Je ne me soucie pas non plus des détails de la vie de l’auteur. J’ignore délibérément s’il aima, s’il souffrit, s’il se désespère… Je n’ose m’intéresser qu’à son art…l’oeuvre et… l’œuvre seule » (op.cit.p.743).
Optons aujourd’hui pour une lecture où le temps est suspendu. Entrons un peu dans le flamboiement des mots qui nient toute décrépitude.
Quelques éclats
D’abord entrer, en majesté, dans le soleil, par les premiers accords d’« Anabase » :
« Sur trois grandes saisons m’établissant avec honneur, j’augure bien du sol où j’ai fondé ma loi.
Les armes au matin sont belles et la mer. A nos chevaux livrée la terre sans amandes
nous vaut ce ciel incorruptible. Et le soleil n’est point nommé, mais sa puissance est parmi nous
et la mer au matin comme une présomption de l’esprit » (Œuvres Pléiade p.93).
Puis, au cœur du recueil « Exils », le soulèvement du monde :
« Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette splendeur…
Cette grande chose sourde par le monde et qui s’accroît soudain comme une ébriété…
Honore, ô Prince, ton exil !…
… Une rumeur plus vaste par le monde, comme une insurrection de l’âme » (id.p.127).
Agrandissement de l’homme, de sa présence, de l’intime. Selon le poème « Vents » :
« Mais c’est de l’homme qu’il s’agit !… Quelqu’un au monde élèvera-t-il la voix ?
Car c’est de l’homme qu’il s’agit, dans sa présence humaine ; et d’un agrandissement de l’œil aux plus hautes mers intérieures.
Se hâter ! se hâter ! témoignage pour l’homme ! » (id.p.224).
Y a-t-il plus vaste poème et plus houleux que la vague déferlante de l’amour dans « Amers » ? :
« Etroits sont les vaisseaux, étroite notre couche.
Immense l’étendue des eaux, plus vaste notre empire
aux chambres closes du désir…
Quel astre montant des fêtes sous-marines
s’en vint, un soir, sur notre couche, flairer la couche du divin… » (id.p.326).
Le Janus à deux ou plusieurs visages étonnait même ses maîtresses. Comme celle qui a écrit ces lignes : « On ne connaîtra jamais de Saint-John Perse que la parade, la solennité, la grandeur étudiée, le mythe, la légende, le personnage privé de ses angoisses et de ses simplicités. Je me ferai peu à peu à l’idée que l’osmose entre l’oeuvre et l’homme n’est pas un superbe artifice. Mais, quelque part, j’en souffrirai » (id.p.772).
Loïc Collet