DESIR DE DIEU

Si l’on en croit le dossier « Les philosophes et Dieu », dans le « Monde des religions » de Mars-Avril 2009, jusqu’au 19e siècle les religions ont maintenu la tension entre l’approche philosophique et l’approche «  croyante » de la question de Dieu. Que ce soit les Grecs et Aristote, les Juifs et Maïmonide, les Chrétiens avec Thomas d’Aquin ou Descartes et Kant, les Musulmans et Averroès, le Brahmanisme avant le Bouddhisme… Mais aujourd’hui nous serions au temps de l’athéisme, après Feuerbach, Marx, Nietzsche et Freud. Et André Comte-Sponville, le coordinateur du dossier, termine la bibliographie sur le sujet par son propre livre, « L’Esprit de l’athéisme ».

 

 

La résistance à cette « pensée unique »  qui dominerait notre temps se manifeste pourtant en certains domaines. En particulier chez quelques praticiens de la psychanalyse. Il y a deux ans Julia Kristeva faisait paraître son étonnant « L’incroyable besoin de croire », puis son plus étonnant encore « Thérèse, mon amour » (Thérèse d’Avila). C’est de ce côté-là que nous recevons l’ouvrage de Jean François Noel « Le désir inconscient de Dieu » (DDB, 2009), appuyé sur sa pratique de la psychanalyse, alors qu’il est chrétien et même moine-apostolique, nous dit-on !

 

L’attente croyante

 

Le point de départ pour ce psychanalyste semble être l’écoute de la personne qui vient à lui et qui « dit Dieu, pense Dieu, parle de Dieu » (op.cit.p.7). La croyance est donc supposée présente dans la démarche vers le psy. Mais celui-ci la voit comme un ensemble de représentations subjectives et d’affects qui, d’après lui, « ne correspond évidemment pas à ce qu’est vraiment Dieu » (id.p.8). Ce serait un habillage de la « pensée de Dieu », une croyance (qui) reste psychique » et qui ne serait qu’un appui pour « la foi (qui) cherche à s’en dégager… pour risquer une autre issue » (id.p.8).

 

Ainsi, pour notre auteur, la croyance est première et « le besoin de croire reste vital et premier » (id.p.8). Où le détecte-t-on ? Il est dans la nécessité de survie pour le bébé, dans son attente confiante ( inconsciente, certes ) envers ses proches qui répondent à sa pulsion vitale. Cette position première dans son existence est une « attente croyante » ( l’expression est de Freud) et ce rapport constituant structurera, par la suite, tous ses rapports à l’autre.

 

Jusque là notre auteur suit Freud et sa théorie de l’inconscient. Mais il s’en sépare quand il commence à distinguer le psychique et le spirituel. Pour lui le psychique penche vers la satisfaction de soi, l’enfermement dans la suffisance en soi-même ; le mythe qui l’exprime est celui de Prométhée et de sa tension vers rien d’autre que lui. Le spirituel, par contre, serait dans la brèche vers l’autre, un autre au-delà de notre mesure, un autre visé par une exigence radicale de l’être humain, comme s’il portait « une trace ancienne enfouie…l’attente d’une rencontre qui viendrait animer ( dans le sujet ) une confiance qu’il ne peut identifier seul… (un) désir inconscient de Dieu » (id.p.14).

 

L’inconscient et « l’autre en soi »

 

Le terme est lâché : il y aurait (en tout psychisme ?) un désir inconscient de Dieu. Comment notre auteur arrive-t-il à une telle affirmation ? Tout d’abord il rappelle les instances psychiques de l’inconscient : le « moi » de la conscience éveillée, le Ca des pulsions, le surmoi des impératifs pratiques en chaque sujet. Puis, ce que Freud appelle le « monde », c’est à dire ce qui se dit, se pense, s’estime, s’appose au sujet. Il le nomme encore «  la culture », avec le surmoi-de-la-culture. Le « je » étant la résultante de ces multiples interactions, ce surmoi-de-la-culture n’est pas encore l’autre, il en est la production. Il faut rejoindre l’autre, autrement !

 

Il faut le chercher dans la genèse même du psychisme de l’enfant. Dans le besoin vital qu’il a  de ses parents, il expérimente la frustration. Il y répond en idéalisant les traits parentaux et en les empruntant pour sa propre image. Mais cette image est ambigüe. Car elle est le fruit de ses besoins et, en même temps, quelque chose en elle subsiste, même quand elle n’est pas satisfaite. C’est la manifestation du désir de l’autre, au-delà du besoin. Le clinicien ne peut pas dire que le désir préexiste à la rencontre : la rencontre de l’autre éveille cette ouverture du psychisme, cet accueil de l’autre qu’on appelle le désir. Auparavant on ne pouvait parler que du besoin.

 

Religiosité du psychisme ?

 

Notre auteur parle donc d’un étayage : d’abord le besoin tourné vers la survie et s’épuisant constamment dans ses satisfactions, puis le désir tourné vers l’autre humain, jamais totalement comblé. Dans l’écart qui demeure, se situe la demande, l’adresse à l’autre. Le désir apparaît comme un creux qui suppose un don, toujours renouvelé, jamais achevé. C’est là que le chrétien qu’est J.F. Noel croit discerner « la nostalgie d’un amour premier », dans l’expérience d’un « sommeil spirituel », où l’on se tient « éloigné de ce soi profond qui renfermait la première marque de l’acte créateur : Tu as été fait à l’image de Dieu, mais tu l’as oublié » (id.p.87).

 

Cette position est acceptable pour ceux qui posent un acte créateur (divin) à l’origine de chaque être humain et, de plus, à l’intérieur de l’acte créateur une disposition du désir en direction d’un sens prédéterminé, Dieu. Mais n’avons-nous pas quitté, alors, le domaine clinique de la psychanalyse pour entrer dans un autre domaine, celui de la foi ? On peut, comme nombre d’incroyants, admettre l’ouverture indéfinie du désir sans y voir la nécessité de la combler par un être divin. « L’indéfini » est le propre de l’homme.

 

L’auteur entrevoit, précisément, l’originalité de la démarche de la foi quand il dit que « l’homme de foi… n’a pas besoin de l’autre, il ne fait que s’y exposer » (id.p.175-176). Que serait cette « exposition » du désir à ce qui nous vient de l’extérieur, de ce que Freud appelle  « la culture », ce monde fait d’hommes qui parlent parfois de Dieu, et qui éprouvent un mouvement qui n’était pas en germe en eux mais qui se greffe sur la disposition à se conjuguer avec l’autre ? Le « croire en Dieu » devient alors une spécification d’un « croire  à l’autre » fondamental. Mais il est de l’ordre de l’évènement et non pas d’un ordre « spirituel » pré-établi. Il n’est pas nécessaire de parler d’un « désir inconscient de Dieu ». Dieu n’est pas dans le psychisme avant que le psychisme se tourne vers lui, même pas sous forme de trace. L’homme de foi s’inscrit comme « histoire unique d’un sujet » et non comme développement d’une « nature » commune.

 

                                                                          Loïc Collet

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