LE BUISSON ARDENT ( RACONTEE )

Moïse avance avec son petit troupeau de chèvres. Il a quitté son village depuis des heures car les bêtes n’avaient plus rien à manger dans les environs. Il est parti pour essayer d’atteindre les pentes de la montagne. Peut-être elles ont gardé un peu d’humidité et cachent encore quelques épineux entre les pierres.

Mais y arrivera-t-il ? Il est aussi fatigué que les bêtes, aussi desséché que l’air qui l’enveloppe. Et il n’a jamais senti autant sa solitude. Jusqu’ici il a réussi à sauver sa vie. Il s’est enfui de l’Egypte où il habitait avec son clan et où il était pourchassé à cause d’un meurtre. Il a bien été  recueilli dans un village, au bord du désert, par un éleveur, Jethro. Il a même épousé sa fille, Cippora. Mais il n’est aujourd’hui qu’un pauvre berger, seul dans le désert, et face à la mort qui le guette.

En boitillant, en se poussant, les chèvres arrivent tout de même au bas de la pente du mont Horeb. La chaleur est-elle plus tempérée si on monte plus haut ? Sur le visage de Moïse, la brûlure de l’air semble plus forte encore. Il n’en peut plus. « Prend mon âme, ô Dieu de mes pères, prend mon âme », dit Moïse.

C’est à ce moment qu’il voit devant lui comme un faisceau étincelant, comme une braise qui jaillit de la pierre, comme un buisson qui s’enflamme sans tomber en cendres. « Moïse ! Moïse ! ». Il entend son nom. Son nom, comme il le dit quand il s’adresse à son Dieu, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. « Oui, c’est moi, Moïse… ».

Il veut s’approcher de la torche de feu. Mais on ne s’approche pas du Dieu vivant. Moïse met les mains sur son visage contre la brûlure, les mains sur ses paupières contre l’excès de lumière qui l’aveuglerait. Il y va de sa vie.

Et dans l’obscurité de ses mains, il voit. Il voit le peuple qu’il a laissé en Egypte. Il voit les corps cassés par les lourdes charges, il entend leurs gémissements et leurs cris sous les coups des gardiens. Il faudra descendre. Descendre vers eux et les délivrer. Et partir avec eux plus loin que le désert, plus loin que les solitudes sans eau et sans pâturages, jusqu’aux terres où les chèvres ne sont pas taries,  où les abeilles butinent les fleurs.

Il ira, Moïse. Et il ne sera pas seul. Le Dieu des pères est avec lui et lui montrera le peuple entrer dans le pays annoncé. Mais comment l’appeler maintenant, ce Dieu, après le temps d’Abraham, le temps d’Isaac, le temps de Jacob ? Comment t’appeler ? Tu seras le Puissant ? Tu seras le Vivant ? Tu seras le Miséricordieux ? Tu seras le Silencieux et la Parole ? Oui et non. Tu seras tout cela à nos yeux. Mais toi, que dirais-tu de toi ? Tu dirais : « Je suis ». Et si nous te disions : « Encore ! Encore ! », tu répondrais : « Oui, Je suis ».

  ( d’après Exode 3, v. 1 à 15 )                                Loïc Collet

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