Il a posé son siège dans l’angle du muret qui surplombe la rivière. Il a gardé son ciré jaune car le temps est maussade et la pluie peut venir. Il a pourtant ouvert son accordéon et il commence à jouer pour ceux qui passeraient devant lui et remarqueraient le bol en plastique à ses pieds. Derrière lui la rivière coule sous la nappe de brouillard et de l’autre côté émergent la ligne des toits et deux pointes de clochers.
Le musicien a fermé tous ses sens, sauf ses oreilles. Il n’est pas seul. Il habite le monde de sa musique. Mais voilà que des cris le traversent. Il ouvre les yeux. Sur la rue s’avance, de loin, une foule. Tous des Noirs, qui marchent vigoureusement. Sur la première ligne un homme, aux poings serrés comme d’un coureur de fond, la bouche ouverte sur une mâchoire édentée. Un autre porte un tee-short avec une tête de mort et ses deux tibias croisés, comme un flibustier d’autrefois. Un autre s’est couvert le visage d’un foulard, il prévoit l’arrivée des grenades fumigènes. Derrière eux, plusieurs lèvent le poing.
Le cortège passe devant le musicien et quelqu’un lui lance : « Amène ton accordéon ! ». « Accordé, Accordé, Accordéon… », la vieille chanson emporte l’artiste. Son instrument sur le dos, il se met dans la file. Il ne sait pas crier mais il marche.
Ensemble ils s’engagent dans une rue et passent entre deux groupes d’hommes qui semblent les attendre. D’un côté, sur le trottoir, des hommes carapaçonnés de cuir, le visage derrière un plexiglas, la matraque le long de la cuisse et le silence crispé. De l’autre côté, sur le trottoir aussi, une troupe de comédiens, grimés de blanc, perruqués de toutes les couleurs, le gros nez en avant et la main sur le coeur. Pour les marcheurs, pour leur donner du coeur. Le musicien voudrait bien ouvrir son accordéon au milieu d’eux. Mais non… il faut aller plus loin.
La foule arrive sur la place de la gare et s’arrête. On entend : « Ils vont arriver ! Ils vont arriver ! ». Qui donc ? Certainement des personnalités qui comptent pour les manifestants. Mais la rumeur circule : « Il faudra peut-être attendre… Il y a eu des bagarres dans la ville d’à côté. Le ‘ grand chef ‘ du mouvement a été blessé… Il a promis de venir, même avec ses béquilles. Et quelques bons camarades pour le soutenir ».
Des femmes ont rejoint la foule. Elles ont envie de danser. « Oh, l’artiste ! Viens avec nous ! ». Ils entrent dans le hall de gare. L’accordéon donne le premier accord. Trois femmes sont au centre du cercle qui se presse le long des murs. Elles ont le foulard, la robe et l’audace des Roms. L’une d’elles, les mains à hauteur des épaules, semble élargir la musique à tout l’espace. L’autre frappe dans ses paumes et sourit de la virtuosité de ses pas. La troisième tourne sur elle-même en pointant son index vers le haut, comme si elle en appelait au ciel.
La mélodie n‘est pas nécessaire. Le nécessaire, ce sont les scansions des notes les plus graves de l’instrument. Celles qui donnent le mouvement. Celles qui annoncent le roulement du train qui va entrer en gare. Avec les hommes qui viennent d’ailleurs et qui emporteront plus loin celles qui dansent, ceux qui crient, ceux qui pleurent, ceux qui marchent. Avec le musicien pour le plaisir.
Loïc Collet