LES MANEGES

La fête de Saint Cornély bat son plein. Tous ceux qui ont voulu honorer le patron des bêtes à cornes et de leurs propriétaires ont fait ce qu’il fallait à la messe du matin et surtout à la bénédiction des vaches et des chevaux, devant la fontaine. Ils sont peut-être encore dans le bourg à boire un café ou une bolée de cidre quelque part. Mais ceux qui restent là, la musique les appelle sur la place du presbytère. Les manèges tournent à fond. C’est la fête populaire.

 

Gabriel est  resté à la maison tant que les cousins, qui sont venus en visite, n’ont pas fini leur tasse de café et leur morceau de far. Il a bien fait d’attendre. Une grande-tante lui glisse une grosse pièce. « Tiens, Tu pourras t’amuser un peu ». Il a bien là pour deux tours de manège. Dès qu’il le peut, il dit : « M’man, je vais sur la place ! - Oui, répond M’am, je range un peu, avec Gwendoline. Et nous nous retrouvons tout à l’heure devant les Chenilles ». Il n’est pas question de Grand Lou, l’aîné. Il est déjà dehors avec ses copains.

 

Le premier manège, au débouché de la rue sur la place, c’est les « Autos-tampon ». L’ambiance est vraiment électrique. Les bolides ont, à l’arrière, un longue tige métallique qui frotte sur un grillage tendu au-dessus de la piste,et les étincelles de l’électricité crépitent comme de la friture. Mais ce que Gabriel n’aime pas, ce sont les chocs qu’on se donne. Bien sûr les pare-chocs sont solides et équipés de ressorts. Mais quand une auto-tampon menée par deux grands gaillards percutent par l’avant celle d’un poids plume comme Gabriel, c’est une secousse vers l’arrière, pas spécialement amusante. Il reviendra là quand il sera plus grand, et plus lourd !

 

Par contre le Casse-gueule l’attire beaucoup. Les vieux l’appelaient autrefois :

la Balançoire. « Casse-gueule », c’est plus excitant. Pourtant il ne fait pas de vacarme, ce manège, on peut même s’entendre parler. Et il est décoré de jolies toiles peintes, tendues sur les armatures. Le milieu est constitué d’une sorte de tour haute de presque dix mètres. Au sommet est fixée une grande roue où sont attachées les chaînes qui descendent, quatre par quatre, jusqu’aux sièges pour les amateurs. Sans oublier, bien sûr, d’accrocher la chaîne en travers sur le ventre. !

 

Avant de prendre un billet, Gabriel jette un coup d’oeil sur les gens serrés contre les barricades. Il reconnaît quelqu’un ! C’est Annette, une fille de son âge qui habite dans la même rue que lui. Il est étonné de la voir là,  avec sa soeur. Car M’man disait, l’autre jour :    « Ca ne va pas avec Annette. Elle file un mauvais coton… Pauvre petite… ».

 

Il arrive à se glisser jusqu’à elle. Il lui monte sa grosse pièce. « Tu vois ! On peut prendre deux billets ! Tu viens ? ». Annette le regarde, surprise. Et soudain, dans son visage pâle, s’allument deux coquelicots à la pointe des pommettes. Elle s’installe sur  un siège. « N’oublie pas la chaîne de devant ! », crie Gabriel. Lui, il se met sur le siège suivant et tire vers lui celui d’Annette. Il sait ce qu’il va faire.

 

Le manège prend de la vitesse et les sièges montent de plus en plus haut, comme les pétales d’une fleur au soleil. C’est là que Gabriel passe à l’action. Il tire sur le côté le siège d’Annette, il va de ce côté-là et les chaînes des deux sièges s’enroulent les unes aux autres comme une tresse. Puis, par un mouvement dans l’autre sens, il déroule le tout en deux secondes et de toutes ses forces il balance sa copine vers le haut.

 

Elle rit, elle crie, elle vole dans l’air, ses cheveux, sa robe, ses jambes. Gabriel la rattrape. Il recommence à enrouler les chaînes. Il recommence le coup de rein pour la propulsion. Trois fois, quatre fois, avant que le manège ralentisse et qu’Annette reprenne son souffle. Ravie, flattée, comme une enfant choyée par la vie… « Tu vois, Annette, on s’amuse bien ! ».

 

Mais M’man a dit : « On se retrouvera devant les Chenilles ». Il faut y aller maintenant. On reparlera de la fête avec Annette plus tard… Le manège des Chenilles a quelque chose de mystérieux. Il tourne aussi mais il ne donne pas la même sensation que le Casse-Gueule. Ce qui tourne autour de l’axe ce sont des petits compartiments placés l’un derrière l’autre, chaque compartiment pour quatre personnes côte à côte. Le tout monte et descend comme sur des montagnes russes. Et surtout, au moment de la plus grande vitesse, une large bâche, rouge et verte comme une chenille, se déploie sur les gens, à la manière du toit d’une voiture décapotable. On se trouve alors dans le noir, dans les secousses sur les bosses et dans les creux. On crie le plus fort possible comme si on avait peur.

 

M’man arrive avec Gwendoline. Ils montent sur la coursive pour attendre l’arrêt du manège. M’man compte son argent dans sa main. Que se passe-t-il ? Un mauvais mouvement ? Plusieurs pièces lui échappent et disparaissent dans les fentes du plancher à claire-voie. Ils restent stupéfaits. L’argent est sous le manège.

 

Que faire ? Retourner à la maison ? « Je vais le chercher », dit Gabriel. M’man n’a peut-être pas entendu, Gwendoline a murmuré : « Non, tu ne pourras pas… ». Gabriel longe les panneaux extérieurs du manège. Deux panneaux ne sont pas jointifs.  Il se glisse entre les deux et avance à quatre pattes sur le sol. Il passe sur plusieurs traverses de bois qu’il reconnaît au toucher car il fait sombre. Il arrive pourtant au-dessous de l’endroit où M’man attend. Les trois pièces sont là. Il le met dans sa poche.

 

Il croit voir devant lui une petite ouverture. Il y a encore une traverse métallique à franchir. Il pose une main dessus. Et c’est un choc violent, une sensation de brûlure. Il veut soulever sa main. Elle reste collée. Il se crispe. Il tire de toutes ses forces. La main se décolle. Il y avait de l’électricité dans la traverse…

 

A reculons il revient. Il sort. Il rejoint M’man et Gwendoline. « J’ai trouvé », dit -il en tendant les pièces. Il est pâle sans doute. Mais avec la lumière électrique on ne distingue pas le teint des gens. Et

la Chenille est arrêtée, on peut monter dans un compartiment. On pourra crier de plaisir. Pour Gabriel ça chassera la peur. Pas celle de l’imagination, mais celle du corps qui est passé tout près du malheur.

 

                                                 Loïc Collet

 

 

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