La conférence du Pape Benoît XVI à Ratisbonne, le 12 Septembre 2006, avait comme sujet les rapports de la foi et de la raison. Mais nous savons que ce qu’elle a déclanché, c’est d’abord une vive polémique sur la violence prêtée à l’islam, puis une intense communication entre Musulmans et Catholiques. Rappelons les principales étapes de cette communication depuis Septembre 2006.
La Lettre des 38 (15 Octobre 2006)
La première réaction à la conférence du Pape est une lettre écrite par 38 personnalités de l’islam, publiée le 15 Octobre. Maurice Borrmans, Jésuite, la résume dans le numéro des « Etudes » de Février 2009 :
1 - « Pas de contrainte en religion » est un principe affirmé à Médine et fondamental en islam.
2 - Si Dieu est toute transcendance, Il sait aussi être proche de l’homme.
3 - L’islam a toujours évité le pur rationalisme et le strict fidéisme.
4 - La guerre a été réglementée, le djihad est un effort global, les conquêtes islamiques furent de nature politique.
5 - L’islam, entité politique, a respecté l’organisation de ses sujets « scripturaires » (du Livre).
6 - Muhammad n’a fait que reprendre les messages antérieurs en les rectifiant.
7 - Le recours à des experts exige l’accord de tous.
8 - Christianisme et islam se doivent de dialoguer pour la paix mondiale.
La Lettre des 138 (13 Octobre 2007)
Les déclarations apaisantes du Pape dès la fin de Septembre 2006 n’avaient donc pas suffi pour rappeler ce qu’il avait dit à Ratisbonne : les propos tenus par l’empereur byzantin en question sont « d’une manière étonnamment abrupte – abrupte au point d’être pour nous inacceptable ». Un an plus tard, la lettre dite des « 138 signataires » reprend l’argumentation en faveur de l’islam ; mais cette fois pour montrer que le double commandement, l’amour de Dieu - l’amour du prochain, est fondamentalement commun à l’islam et au christianisme.
Le commandement de l’amour de Dieu apparaît, au moins, dans une quinzaine de passages du Coran, cités ici. Parallèlement, sont reproduits 7 versets des évangiles où Jésus parle de cet amour. Et 8 versets du livre biblique du Deutéronome, comme source de la parole de Jésus.
Le commandement de l’amour du prochain est exprimé surtout dans un verset du Coran (2,177) qui précise les deux faces de la « piété », c’est-à-dire la bonté qui plaît à Dieu : « La piété… (est) l’homme bon qui croit en Dieu, au dernier Jour, aux anges, au Livre et aux prophètes ». Et, continue le verset, c’est « l’homme qui, pour l’amour de Dieu, donne de son bien à ses proches, aux orphelins, aux pauvres, au voyageur, aux mendiants et pour le rachat des captifs. Celui qui s’acquitte de la prière. Celui qui fait l’aumône. Ceux qui remplissent leurs engagements ; ceux qui sont patients dans l’adversité, le malheur et au moment du danger : voilà ceux qui sont justes ».
La 3e partie de la Lettre porte sur la « parole commune » entre Musulmans et Chrétiens. Certes le verset du Coran qui la prescrit (3,64) ne manque pas de préciser que cette parole ne doit entraîner aucune « association » entre le Seigneur et ce qui est « en dehors de Dieu ». Mais la parole commune porte au moins sur ce que le Musulman et le Chrétien disent de Dieu, de Jésus, de Marie, dans la diversité des expressions. Et dans la mesure où le Musulman n’est pas « combattu à cause de sa foi » ou « expulsé de sa maison » (cf. Coran 60,8) il peut s’unir aux forces de la paix pour le monde.
En 2008
Dès la fin de 2007, la plupart des instances chrétiennes ont répondu à la sollicitation des « 138 », en ré-exprimant ce qu’elles mettent sous les termes « amour de Dieu- amour des hommes ». Ainsi le Patriarche Orthodoxe de Moscou, la Communion Anglicane, le Conseil Oecuménique des Eglises…
Du côté catholique, après des messages de bonne volonté du Pape, un accord se fait entre 5 des responsables de la Lettre et le Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux, en vue de tenir un Forum islamo-catholique en Novembre 2008. Le thème des « deux commandements de l’amour » y sera repris et une Déclaration commune en gardera l’essentiel ( avec les particularités des uns et des autres).
Mais auparavant, une initiative du roi Abdallah d’Arabie saoudite permet aux plus hautes autorités islamiques d’Asie, d’Afrique, d’Europe et d’Amérique, de se réunir à Madrid, du 16 au 18 Juillet, pour redire la nécessité de la tolérance et du dialogue entre les religions. C’est devant le roi d’Espagne, Juan Carlos, que ce discours est tenu. C’est dire le chemin qui a été parcouru depuis la « reconquête sur les Maures » !
Les difficultés sont pourtant loin d’être toutes aplanies… On s’en est aperçu de différentes manières. Dans la période même du Forum islamo-catholique l’opinion musulmane s’enflamme de nouveau quand le Pape baptise un journaliste d’origine égyptienne, converti au christianisme. Il faut que Rome, et certains épiscopats comme celui de France, redisent que le droit pour un croyant de témoigner de sa foi et donc de la proposer à d’autres peut amener des personnes à changer de religion, pourvu que leur conscience soit respectée.
C’est un des domaines où de grands progrès sont encore à faire. Car dans certains pays à majorité « musulmane » la liberté de conscience ne s’étend pas à la liberté religieuse, où la conscience personnelle peut décider d’adhérer à une religion et de l’exprimer dans la « démocratie des idées ». Un signe de ces restrictions, c’est l’écho presque nul de ces rencontres interreligieuses, pourtant prestigieuses, dans les medias de ces pays. Comme si le politique et le religieux s‘entendaient pour faire silence.
Loïc Collet