L’hiver est long et les distractions ne sont pas fréquentes. Même le dimanche est dur à passer. Il y a bien le remue-ménage du matin où M’man houspille à tour de rôle Grand Lou, un peu Gwendoline et beaucoup Gabriel, pour qu’ils soient fin prêts quand sonnera la cloche de la grand’messe. Mais quand tout le monde en est revenu, c’est de nouveau le froid, après la bonne chaleur de la foule dans l’église, et l’ennui, puisqu’il n’y a pas classe ce jour-là.
Chaque année pourtant, au milieu de l’hiver, M’man fête son anniversaire, un dimanche soir. Oh ! simplement, bien sûr… : du café pour les grandes personnes, du chocolat parfois pour les enfants, un morceau de far pour chacun. Et surtout des rires et des chansons. M’man s’y connaît là-dedans et sait faire les invitations. Aujourd’hui elle a invité Madame Borion, toujours volontaire pour cela, et, pour cette fois-ci, sa plus jeune soeur, Tata Lily.
Tout le monde est en place autour de la table de la cuisine, chacun devant son bol et le morceau de far. Gabriel attend le signal. Il ne tarde pas. « Alors, on a perdu notre langue ? », demande Madame Borion. M’man se lève. Elle n’a pas, comme aux jours de grande fête, sa large robe de velours, son tablier brodé, sa coiffe parfaitement amidonnée et fixée par dix épingles sur la coiffette du chignon. C’est pourtant comme cela que Gabriel la voit toujours quand elle commence à chanter. Elle est la reine de la soirée.
« Sur les bords de la Rance où j’ons vu le jour / J’ons la douce espérance d’être aimée d’amour…/ Un soir dans le blé… / Un soir doré / que je lui dis : Je t‘aime, toujours t’aimerai… ». A la fin de chaque couplet, M’man lève la main pour un instant de silence, « un soupir » dit-elle. Et quand brusquement elle abaisse la main, le refrain éclate sur toutes les lèvres : « Ah ! Nulle bretonne n’est si mignonne à voir / Que la belle que l’on appelle Fleur de Blé Noir / Non, Non ! Nulle bretonne n’est si mignonne / à voir que ma Fleur de Blé Noir ! ». C’est bien elle, se dit Gabriel.
M’man s’assoit, en s’essuyant une goutte de sueur au-dessus d’un sourcil. Elle a « tenu son rang », elle a « ouvert le bal ». C’est le tour d’une autre maintenant. « Dis, Lily, tu connais, toi, les nouvelles chansons et on dit qu’il y a des danses qui arrivent d’Amérique… Montre-nous ça ! ». Tata Lily est une exception dans la famille. Elle est très brune. Elle tire ses cheveux en arrière comme une Espagnole et tape du pied quand elle chante.
Elle dit modestement : « Je pourrais vous montrer le flamenco. Mais aujourd’hui le préfère la java ». Elle se lance : « Java, qu’est-ce que tu fais là ? / Entre les deux bras / D’un accordéoniste… ». Les épaules se lèvent l’une après l’autre, par saccades. Elle tend les mains, comme si elle tenait quelqu’un par les hanches. « Tu t’ramènes et tu t’en vas / A l’envers et à l’endroit / Et tu miaules comme un chat / Qui s’baguenaude sur un toit ! » Il est temps que la chanson se termine. Elle est essoufflée. Assez de souffle encore pour les derniers mots : « Je cherche un accordéoniste / Pour m’endormir dans ses bras ». Elle achève par quelques pas de charleston, pour la démonstration. Elle retombe que sa chaise. Elle n’a pas encore la résistance de son idole Lucienne Delyle et de ses soirées de java.
Madame Borion en reste bouche-bée. Avec ses rondeurs elle habite un autre monde. Elle ne sait comment faire bonne figure. « Moi, ce n’est pas que je ne sais pas chanter. Mais je chante faux. Mon père me disait : ‘ Arrête de chanter ! Les ardoises du toit vont se décrocher ! ’ Mais j’aime bien écouter ». Elle se tourne vers M’man : « Encore une autre ? ». M’man ne demande que cela, avec tout de même une précision : « Une chanson pour rire ou une chanson pour pleurer ? ». Les enfants préfèreraient une chanson pour rire, il y a d’autres occasions pour pleurer. Mais Madame Borion s’exclame : « Une chanson pour pleurer ! Ce sont les plus belles ! ».
Gabriel peut dire d’avance celle que M’man va choisir. Bien sûr « Les Roses Blanches » ! Avec son commentaire inévitable : « C’est à Paris même que Berthe Silva chantait cette chanson-là. Et on dit que les gens, en l’entendant, pleuraient tellement que les pleurs coulaient sur les pentes de Montmartre et s’en allaient se perdre dans la Seine ! ».
Attention à l’inondation ! « C’était un gamin, un gosse de Paris / Pour famille il n’avait qu’une mère / Une pauvre fille aux grands yeux rougis / Par les chagrins et la misère / Elle aimait les fleurs, les roses surtout… ». Et le gamin, ce dimanche-là, lui dit : « C’est aujourd’hui dimanche, tiens ma jolie maman / Voici des roses blanches, toi qui les aime tant ». Mais la maman, « la blonde ouvrière », tombe malade et l’enfant vole des fleurs pour les lui offrir (avec l’accord de la marchande quand même !). La maman meurt… Le petit chante encore : « C’est aujourd’hui dimanche… Et quand tu t’en iras, au grand jardin là-bas / Toutes ces roses blanches, tu les emporteras ! ».
C’est trop fort. Madame Borion va battre le record des meilleures sources de larmes. Gwendoline a aussi les yeux un peu mouillés. Grand Lou ne réagit pas. Gabriel est content : la maman a eu les roses qu’elle aimait ! Lui, s’il volait des roses pour M’man, il saurait bien le faire sans être attrapé par la marchande. Et ce n’est pas un bouquet qu’il offrirait, c’est la moitié du magasin ! De toute façon, M’man n’ira pas à l’hôpital !
La soirée s’étire. Il n’y a plus rien à manger, rien à boire. Il n’y a plus qu’à partir. Mais M’man a le dernier mot, avec l’un de ses auteurs préférés, Thédore Botrel. « Au coin du foyer, viens près de moi t’asseoir, Yvonne / Disons-nous adieu par ce lugubre soir d’automne / Ne pars que demain car le vent cette nuit fait rage / Cuirasse ton cœur gros d’angoisse et d’ennui, Courage ! ». Et tous, M’man, Tata Lily, Madame Borion, Grand Lou, Gabriel, Gwendoline rassemblent leurs voix pour le refrain : « Kenavo ! Kenavo ! Dans un dernier sanglot / Quittons-nous sur ce mot / Kenavo / ».
Kenavo, an distro ! Au revoir, quand on se « retournera » pour se voir. L’année prochaine…
Loïc Collet