Depuis 50 ans, Jean François Six écrit des ouvrages sur Charles de Foucauld. Il n’est pas le seul à le faire. Bien d’autres ont écrit sur cet ancien officier, né en 1858, éloigné de la foi chrétienne pendant sa jeunesse, explorateur, converti au christianisme à 25 ans, moine, « ermite » au Sahara, témoin de l’évangile au Hoggar… Ces écrivains sont : des militaires, un académicien, des historiens, des religieux… Jean François Six les rejoint ou se confronte à eux. Il veut présenter un « Charles de Foucauld autrement » (Ed. DDB, 2008). C’est l’originalité de cet ouvrage.
Discrète conversion
Il n’est pas étonnant qu’un praticien du dialogue interreligieux, comme J. F. Six, rappelle le « profond bouleversement » que l’islam a produit en Charles de Foucauld, dans ses premiers voyages et déplacements. Si les effets demeurent, quelque temps, dans le nouveau converti au christianisme, (« Je voulais entremêler des passages du Coran dans mes prières », écrira-t-il plus tard), cela montre qu’il n’a pas reçu de l’abbé Huvelin un « ordre péremptoire » de se livrer à Dieu mais qu’il a mené avec lui une sorte de « conversation douce et fine » (op.cit.p.53) qui produira peu à peu ses effets. Il n’est pas un autre Claudel frappé au pied de son pilier à Notre-Dame !
Ce n’est pas non plus exactement le portrait que trace de Charles de Foucauld l’historien D. Casajus dans sa biographie de l’explorateur du Sahara, Henri Duveyrier. Selon Cajasus, Foucauld serait « habité par la haine de soi… (un) long dégoût de lui-même qui l’habite depuis l’adolescence … la raideur du nouveau converti… l’envers de ses propres chagrins » (id.p.56-57). Cette interprétation, inspirée des déceptions de Duveyrier vis-à-vis de Foucauld, serait plutôt un « a priori psychologique » bien typique d’un certain 19e siècle : « un converti ne peut être qu’un dépressif » !
Idéal de perfection Il demeure que Charles de Foucauld a versé, dès sa conversion, dans un idéalisme absolu, qui le portait en toutes choses à l’extrême : ne vivre que pour Dieu, penser qu’à Nazareth Jésus a été « un artisan de rien du tout d’un petit village de rien du tout », qu’il y a connu « la vie la plus dédaignée qui fut jamais » (id.p.86), la « dernière place »… En conséquence, il semblait nécessaire au nouveau moine, Charles-Albéric, d’écrire les nouvelles règles d’une vie religieuse pour s’établir dans « le plus parfait » !
Il faudra à l’abbé Huvelin, son conseiller spirituel, insister pour que le moine consente à une certaine stabilité dans les monastères où il passe, arrête de composer des règles nouvelles (« Votre règlement est… impraticable ! »), cesse de revendiquer une autorité sur d’autres religieux, comprenne finalement que Nazareth n’est pas le village où il doit s’enfouir (« Nazareth, c’est là où l’on travaille ! » (id.p110). Et qu’il entende enfin ce qu’on lui dit, par exemple dans l’affaire rocambolesque d’un achat de terrain au Mont des Béatitudes, où il s’est fait berner par un escroc. « Je crains l’esprit propre » (id.p.142), lui dit vigoureusement l’abbé Huvelin.
Conversion aux frères
C’est l’histoire, alors, de la « deuxième conversion », la conversion aux frères. Elle se fait dans la nouvelle situation qu’il connaît à Beni-Abbès, dans le sud algérien, près de la frontière marocaine. Il a demandé d’être ordonné prêtre, non plus pour « regarder » l’Eucharistie mais pour la « porter aux pauvres », non plus pour rester dans la solitude et la clôture, mais pour « aller aux brebis perdues ». Ce sont, peu à peu, tous les humains indifférents à Dieu qui le sollicitent.
Il observe donc les personnes autour de lui. Il découvre des situations atroces, comme celle des esclaves, razziés dans les peuples noirs du sud. Il s’oppose aux « chiens muets » qui entérinent cette inhumanité : administration française, colons, hiérarchie catholique… Il se laisse interpeller par les évènements. Il s’interroge sur « l’évangélisation » dans cette situation si particulière qu’est la culture islamique.
Préparation à la foi
Après avoir pensé qu’il pouvait baptiser telle ou telle personne, il en arrive rapidement à dire : « Je prépare la terre ». Les premières étapes sont longues, obscures, tracées « aux racines » : « Résider seul dans le pays est bon ; on y a de l’action, même sans faire quelque chose, parce qu’on devient ‘du pays’, on y est si ‘abordable’ et si ‘tout petit’ » (id.p.240). Puis « commencer l’évangélisation des Touaregs, en m’établissant chez eux, apprenant leur langue, traduisant le Saint Evangile, me mettant en rapports aussi amicaux que possible avec eux » (id.p.194). ( La langue est l’accès à la culture. Et la culture est faite de ce qui se dit, s’écrit, se pense, se vit. L’énorme Dictionnaire Touareg-Français de Ch. de Foucauld en est un recueil incomparable.)
Des missionnaires
Pour la vie de moine qu’il a voulu mener autrefois il a désiré des compagnons qui vivraient comme lui. Il n’en a pas eu. Il désire autre chose, maintenant au Hoggar. A l’image de Priscille et Aquila, un couple chrétien qui participait à l’éclosion des premières communautés chrétiennes avec l’apôtre Paul, Charles de Foucauld appelle des « missionnaires » qui feront « ce qu’ont fait les apôtres et leurs successeurs pendant les trois siècles de persécutions » (id.p.231).
C’est l’ébauche de l’« Union des Frères et des Soeurs du Sacré Cœur de Jésus ». Cette Union, Charles de Foucauld l’appelle aussi la « petite confrérie ». Elle a comme but de faire connaître le Christ. Composée de personnes mariées, de célibataires, de religieux, de prêtres… elle a comme moyens les oeuvres missionnaires, caritatives, éducatives… avec le bon exemple, la justice et l’amour fraternel. Elle a comme pratiques l’évangile et l’Eucharistie. Elle a comme organisation quelques frères qui suivent les travaux du « défrichement évangélique ».
N.B. Charles de Foucauld est mort le 1er décembre 1916, quand la confrérie comptait une cinquantaine de membres. Elle été « présidée » par Louis Massignon, puis par J.F. Six qui est encore à son service. Celui-ci a raconté, en d’autres livres, les démêlés entre cette Union et les congrégations religieuses ( Petits Frères , Petites Soeurs… ) issues de la vie du Frère Charles. Ici encore, il revient sur ce passé ( avec une certaine amertume ou avec l’exigence de l’historien ? ) :
« S’il n’y avait pas eu la guerre (de 14-18)… ( Ch. de F.) aurait peut-être eu des vocations… (pour) mener avec lui la même vie que lui à Tamanrasset, lui succéder… C’est là une pure hypothèse. Dans les faits, personne ne l’a rejoint, et il a fondé, en réalité, une « confrérie ». Après sa mort, d’autres viendront qui diront que cette confrérie n’était qu’un pis-aller et qu’il fallait donc l’éliminer au profit du seul projet qui vaille : une congrégation religieuse. Foucauld, qui a mis tant d’ardeur, en ses dernières années, à établir sa « petite confrérie » aurait-il voulu qu’elle soit ainsi considérée comme un simple intermède à oublier et à supprimer bientôt ? » (id.p.365).
Loïc Collet