Rabbi Aquiba était connu bien au-delà de son village. Il avait participé à une grande réunion où les rabbins avaient décidé de ce qui devait constituer la Bible. Tous disaient : « D’abord les cinq livres de la Loi ! ». La plupart disaient : « Ensuite les livres des Prophètes ! ». Mais pour la suite la discussion était vive. C’est alors que Rabbi Aquiba a proposé qu’on y mette aussi le Cantique des Cantiques.
Beaucoup ont été irrités. Comment lier à la parole de Dieu ce poème d’amour qui a dû être fait pour une princesse de cour, peut-être bien volage ? Mais Rabbi Aquiba a montré que l’on ne peut pas imaginer un peu l’amour de Dieu si on n’entend pas la parole des amoureux. Alors finalement le Cantique a trouvé une place dans la Bible.
Ce que beaucoup ne savaient pas, c’est que Rabbi Aquiba avait une fille, Nehuma. Et pour lui sa fille Nehuma avait toute la beauté de la femme qui parle dans le Cantique. Et même Nehuma avait toute sa passion car son fiancé n’était pas loin, il était tout près de sa maison, il était de l’autre côté du mur de sa maison. Et son amour traversait le mur d’argile et de paille et faisait déjà brûler le cœur de Nehuma. Rabbi Aquiba a donc fixé la date de la noce et a porté la bonne nouvelle à tous ses amis. C’est là qu’il est entré chez l’un d’eux, un vieil astrologue très réputé. Mais la joie est tombée d’un coup. « Je vois, je vois, dit l’astrologue. Oui, ta fille se mariera. Mais je vois aussi un horrible serpent. Le jour de la noce il se glissera jusqu’à l’épouse et il la tuera… ».
Pour une fois Rabbi Aquiba se cabre contre l’oracle. Non, la mort ne viendra pas ! Sa fille vivra ! Le fiancé peut-être errera dans la nuit et le désespoir menacera les amoureux. Mais la porte s’ouvrira. Et la noce se fera. Le Cantique, d’ailleurs, l’annonce pour la jeune femme : « A peine ai-je dépassé les serviteurs de la mort que je rencontre celui que j’aime. Je le saisis et ne le lâcherai pas que je ne l’aie fait entrer chez ma mère, dans la chambre de celle qui m’a conçue ».
C’est comme cela que la noce s’est faite. Et chacun répète à sa manière les mots du Cantique. Pour l’épouse : « Que tu es belle, ma compagne, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes ! ». Et pour l’époux : « Que tu es beau, mon chéri…comme le narcisse dans la plaine, comme le lys dans la vallée ». Jusqu’à ce que l’assemblée les accompagne à leur lieu de la brûlante solitude.
Le lendemain, Rabbi Aquiba s’exclame devant sa fille plus rayonnante que le soleil au lever de sa couche : « Tu es là ! Le malheur s’est enfui. Dis-moi ce qui s’est passé ! ».
Nehuma raconte toute la noce, comment elle a entendu les paroles des bénédictions, les souhaits des coeurs, les clameurs secrètes de son époux. « Et encore ? dit Rabbi Aquiba. – Encore ? s’interroge Nehuma. Peut-être… ce qui s’est passé avec le mendiant. De mon siège d’honneur je l’ai vu à l’entrée de la cour. Personne ne s’est aperçu que je vous ai quittés. Je suis allée vers lui. Je l’ai déchargé de son vieux manteau poussiéreux, pour qu’il entre. Puis, selon la coutume, j’ai pris dans le panier une flèche. Et je l’ai plantée dans le mur, pour suspendre le manteau… ».
« Dans le mur ! s’écrie Rabbi Aquiba. Montre-moi l’endroit ! Montre-moi ! ». La flèche est encore là, fichée dans la glaise sèche et la paille. Aquila la saisit et tire à lui. Elle sort, jusqu’à la pointe. Et avec la pointe apparaît la tête du serpent qu’elle a traversée, le serpent mort…
Le Cantique des Cantiques s’étend sur les époux, il s’étend sur la maison, il s’étend sur les environs, il s’étend sur le monde, il s’étend sur tous les amours. Et ses derniers versets roulent, depuis ce temps, comme en écho : « Fort comme la Mort est Amour… Ses flammes sont des flammes ardentes, un coup de foudre sacré. Les Grandes Eaux ne pourront l’éteindre, les Fleuves ne pourront le submerger ».
(Cant. 3,4 ; 1,15-16 ; 8,6-7) Loïc Collet