NUIT DE FOLIE

Gabriel vient de passer quatre jours à Tamanrasset, dans la maison que Charles de Foucauld a construite, vers 1900, au bord de l’oued, face au village. Mais son objectif ultime est de rester  quelque temps sur le plateau de l’Assekrem où le Père de Foucauld a mis par écrit les mots, les expressions, les proverbes, les poésies (des milliers de vers !) sous la dictée de son informateur touareg.

Il a trouvé un chauffeur, Abdallah, qui fait, à la demande, le trajet des 80 kilomètres entre Tamanrasset et l’Assekrem. D’autres personnes sont du voyage dans le gros 4/4 : un géologue qui monte du Niger, un jeune couple qui a découvert la région par un groupe de jeunes Parisiens, une Petite Soeur de Jésus qui rejoint sa communauté nomade au-delà de l’Assekrem.  

La piste de terre les fait passer au pied du pic Iharen (dit « Pic Laperrine », au temps de la colonisation !), près d‘une première dépression, la guelta Imlaoulaouène, avec sa cuvette d’eau et ses lauriers-roses, puis au pied du pic Adaouda (ou « Pic Jacquet », quand cet alpiniste français marquait de son nom tous les sommets du Hoggar !), le long de la guelta Afilale, dont l’eau coule d’un bassin à l’autre sur cinq kilomètres, enfin l’arrivée au col de l’Assekrem où la voiture attendra, et la montée à pied sur le plateau perché à 2700 mètres.

 

Le Petit Frère de Jésus, qui habite maintenant dans la maison de pierre du Père de Foucauld, offre le repas du soir au groupe entier, rejoint encore par un autre Français, un guide saharien. Gabriel est trop fatigué pour suivre la longue conversation sur la région, le Hoggar, l’Aïr, le Tibesti… Cela lui rappelle pourtant la petite frayeur qu’il a éprouvée, quelque jours auparavant, quand son avion a cahoté sur la piste de terre de Djanet, à la frontière lybienne. Il mange et boit d’une manière mécanique, jusqu’à ce que le Petit Frère le conduise à deux cents mètres de là, où il doit demeurer.

 

 

C’est une construction en pierres sèches, de trois mètres sur trois, du même modèle que la dizaine d’ermitages où les Petits Frères de Jésus viennent passer quelques mois pendant leur temps de formation. Gabriel repère la petite table, le réchaud à gaz, le coffre pour les bagages et le lit. Il s’étend tout de suite et s’endort.

 

Le lendemain matin il ne sait pas comment il a passé la nuit. Il se fait un bol de café et pousse la porte de bois. C’est l’émerveillement. L’ermitage est exactement au bord du plateau, tourné vers l’ouest. La lumière qui se lève éclaire de plein flanc les pics volcaniques rouge-brique qui se dressent de tous côtés. En face de lui, les deux fortes pyramides du Taheleft avec ses bosses de chameau, à l’horizon le Tahat, sommet de la région à 3000 mètres, et plus à l’ouest les contreforts de l’Ilamane… un cadre grandiose pour la prière de gloire. Même Laperrine, l’incroyant, en était bouleversé, avant de l’offrir à son ami, Charles de Foucauld.

 

La journée se passe ainsi, de la montage au livre de la Bible, de la profusion de la lumière à l’obscurité des mots de la foi, de la durée du jour au temps de Dieu qui s’arrête. Le soir encore, Gabriel est sur le pas de la porte, jusqu’à ce que les pierres rouges s’obscurcissent et que le soleil bascule de l’autre côté du Tahat. Sur le lit il tire à lui les deux couvertures.

 

Que se passe-t-il cette nuit-là ? Se réveille-t-il ? Il fait très froid. Son corps lui semble raide et immobile. Au lieu de l’obscurité une sorte de ouate grise l’enveloppe. Il se voit dans la séquence du film de Kurosawa « Rêves ». Il est comme cet homme enfoui dans la neige et qui sait qu’en y restant il va mourir. Mais une forme blanche, féminine, le caresse et l’invite à s’abandonner. Un sursaut, au dernier moment, le sauve de la mort. L’enfer n‘est pas brûlant, comme on l’imagine. Il est glacial.

 

Gabriel est à peine sorti de cette image que le vent prend le relais. Un vent qui passe entre les pierres sèches des murs et se précipite sur lui. Avec des sifflements d’autant plus aigüs qu’il n’y a pas d’autres bruits dans ce monde minéral. Aigüs comme l’hystérie de l’homme qui fait tinter ses lingots d’or, comme la femme qui crie dans son orgasme pour impressionner son amant, comme le rire tonitruant de l’homme d’affaire qui a humilié un concurrent… Sifflement du serpent qui monte le long du corps et va piquer la tête.

 

Même la nuit a une fin et Gabriel a un recours. Le Petit Frère s’était séparé de lui,avec ces mots : « Si tu as un problème, tu me fais signe ». Le jour est à peine levé que Gabriel frappe à sa porte. Sous les deux yeux brillants dans la fente du chèche noir, le mot s’accueil : « Tu vas bien ? ».  Gabriel ne répond pas. Il s’assoit sur le lit de camp. Le Petit Frère allume le feu sous la bouilloire.

 

Le silence n’est rompu que lorsque le thé tombe dans le verre, d’assez haut pour qu’il s’aère. Le premier verre de thé est sans sucre, il est amer. Le Petit Frère dit : « Il faut être fou pour venir ici… Ou bien on est là avec sa folie ordinaire et on va se perdre… Ou bien… ». Il ne finit pas sa phrase. Il verse le deuxième verre, un peu sucré. Le silence continue. Mais Gabriel attend ce qui doit suivre le deuxième « ou bien ».

 

Les deux hommes boivent à petits coups. Le temps ne presse pas. Le soleil commence à réchauffer les pierres du plateau. Il n’y a pas un brin d’herbe. La vie n’est pas de ce côté-là. On arrive au troisième verre de thé. Très sucré. Le Petit Frère soupire. « Ou bien …ou bien…on verse du côté de la folie de Dieu… Il n’y a pas d’autre issue… ».

 

Gabriel refait le chemin vers son ermitage. En route pour la folie. Un scorpion traverse la trace devant lui et se glisse sous une pierre. Pourquoi pas ? Le soleil est fait pour lui aussi et sa piqûre se guérit également au soleil. Si on ne s’affole pas.

 

N.B. Dans une lettre à son ami Gabriel Tourdes, en 1910, Charles de Foucauld lui écrit de l’Assekem : « La vue est merveilleuse… Dans les plans rapprochés, c’est l’enchevêtrement le plus étrange de pics, d’aiguilles rocheuses, de rochers à formes fantastiques, plus sauvage que les dessins fantastiques de Gustave Doré et que les décors d’opéra de nuit de Sabbat… ».

 

                                                             Loïc Collet    

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