DIEU, LUMIERE DANS LE VIDE

Maurice Bellet, philosophe, psychanalyste et théologien, n’a jamais cessé de chercher dans le sujet humain un lieu où le mot « Dieu » pourrait avoir une consistance. C’est cette recherche qu’il a, sans doute, résumée dans son petit livre « Dieu, personne ne l’a jamais vu » ( Ed. Albin Michel, 2008).

 

Permanence du mot, rupture de la relation

 

Le mot « Dieu », ou ses équivalents en français et dans les autres langues, ne peut être totalement évité par nos contemporains. Il est tant incrusté dans notre histoire et notre culture qu’il rejaillit souvent, même à notre corps défendant. Beaucoup, alors, se souviennent du rôle qu’il a joué dans le vivre-ensemble, « avant qu’il ne soit perdu dans tout un pan de la modernité »; il était « le grand lien, chacun avec tous, le corps avec l’âme, le symbole avec la science, la mémoire avec la liberté, le spirituel avec l’intellect » (op.cit.p.22).

 

Pour beaucoup, aujourd’hui, ce Dieu unifiant le réel a disparu. Car si le mot demeure quand on parle de lui, sa réalité s’effondre quand on cesse de lui parler comme à un « autre que les humains » et qu’on n’entend plus de significations dont il serait la source. Pour Maurice Bellet, ce qu’on appelle aujourd’hui « le retour du religieux » cache une illusion car ce « grand échauffement collectif » confirmerait même l’athéisme s’il ne fait de Dieu que « la projection du désir et de l’angoisse » (id.p.52-53).

 

Que Dieu ne soit qu’un faux-semblant, ce n’est pas la question seulement de quelques esprits légers. Le père Congar, théologien expert au concile Vatican II, a écrit sur l’ébranlement de sa foi à certains moments : « Rien n’était debout et ne rayonnait de ce à quoi j’avais cru et m’étais donné. Je continuais. Je faisais comme si. Mais je voyais venir le jour où je n’aurais absolument plus la foi » (id.p.55).

 

Dieu, parole d’homme

 

Le premier constat est de remarquer qu’on n’a dit de Dieu que ce qu’on pouvait dire des hommes, dans la multiplicité de leurs activités, de leurs capacités et de leurs valeurs, mais aussi dans les manifestations les plus violentes de leurs névroses et de leur inhumanité. (L’ouvrage de Maurice Bellet « Le Dieu pervers » est clair en ce domaine.)

 

Le deuxième constat est plus radical encore : en rigueur de terme Dieu ne parle pas ; mais dans l’histoire des hommes il les fait parler. Dieu, dit Bellet, est « un phénomène humain », c’est-à-dire qu’il n’apparaît comme phénomène dans notre monde sensible que dans l’activité des hommes. Il écrit même : « Dieu est une construction de l’homme » (id.p.42). Nous connaissons cette construction de langage. Dieu ne peut être que là. Mais notre auteur ajoute, pour éviter la pure fiction : « Le point est de savoir si cette construction correspond à une réalité » (id.p.43).

 

Un Autre, les autres

 

Nous nous souvenons de l’allégresse décrite par Nietzsche dans « Le gai savoir » quand l’homme moderne a décidé d’effacer « Dieu » de tout l’univers et de se trouver enfin responsable de lui-même. Mais cette euphorie va-t-elle durer ? Est-ce possible pour l’homme de se substituer à « la fonction capitale » que jouait Dieu jusque là pour « se supporter d’être, bienheureusement, séparé des peurs et fureurs primordiales, de l’abîme de violence infinie, où se déferaient même les violences ordinaires » ? (id.p.62). Est-ce possible de sortir de « cette nuit fulgurante et glacée, dont seuls quelques poètes ont pu, au grand péril d’eux-mêmes, approcher la parole » ? (id.p.62). Après « une saison en enfer », y a-t-il encore possibles quelques « illuminations » ?

 

Oui, répond Maurice Bellet, car le chemin vers Dieu n’est pas celui de la représentation, qui fait de lui un objet et de la pensée, un enclos de « suffisance ». Le chemin est « ce qu’il advient de l’homme (dans ) son chemin d’humanité » (id.p.69), « ce qui se tient au coeur des relations humaines quand elles sont présence partagée, écoute réciproque, soin, partage, amour, et allant jusque vers l’ennemi et l’étranger » (id.p.77) .

 

Le silence et la lumière

 

Notre auteur ne parle pas de l’incarnation de Dieu dans l’homme Jésus, comme le dit la foi chrétienne. Il s’adresse à toute personne croyante ou incroyante. Dans le fait de nommer Dieu il voit plus les dangers que les avantages. Mais si Dieu s’est « séparé » de sa gloire divine en advenant en Jésus de Nazareth, s’il s’est « vidé » à ce point, il a entériné enfin « cet espace nu et vide qui se tient entre les humains, et qui signifie seulement… qu’il n’y a nulle emprise de l’un sur l’autre, seulement le regard, la voix, le visage, la présence qui donne à chacun d’être délivré de l’abîme, de la haine solitaire » (id.p.81). Le vide n’est pas du néant, il est « sensé », depuis que Dieu l’a traversé.  

 

Peut-on alors dissocier la parole et la prière ? La parole vers l’Autre et les autres est toujours « en quelque sorte jetée dans le vide », car elle n’étreint rien, elle a confiance en l’accueil de l’autre. Mais en même temps elle a confiance en elle-même car si elle sort du silence elle croit qu’en elle demeure, dit Bellet, « un point de lumière » et c’est là que Dieu s’entre-tient.

 

                                                     Loïc Collet 

 

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