LA P’TITE GUERRE

A la fin de la classe Grand Lou avait fait signe à François de l’attendre à la sortie de la cour de récréation. François, un peu plus âgé que Grand Lou, est considéré comme le plus fort à la lutte. Il faut dire que son père impressionne beaucoup. C’est le menuisier qui fait les cercueils pour tous les morts du pays. Devant son atelier les grosses planches qu’il a sciées lui-même sèchent sur leurs taquets et quand les tas sont bas c’est qu’il y a eu beaucoup d’enterrements. Mais on dit qu’il fournit à tout le monde, même s’il doit y passer la nuit. Et il n’a pas peur des cercueils.

 

François  est le chef de « la bande du bas du bourg », Grand Lou est le chef de la bande de Kervarail, de l’autre côté du bourg. Bien sûr, son frère, Gabriel, en fait partie. Mais ce sont les deux chefs qui décident. « Demain, on va au Manni… », dit Grand Lou. « D’accord, répond François, je vais avertir les copains. On y sera aussi ».

 

Le Manni est un grand landier à deux kilomètres du bourg. La lande est si haute qu’elle passe au-dessus des têtes, et si serrée qu’il faut bien connaître les passages pour y pénétrer. Il y a les traces des lapins de garenne en étoile autour des rabouillères mais elles sont trop étroites. Pour ne pas se piquer les jambes, il faut prendre les passages des renards.

 

Ce jeudi-là la bande de Grand Lou est arrivée au milieu du landier. Chaque garçon a pris dans son sarreau, en traversant les champs, les mottes de terre les plus sèches, les plus dures, à la seule condition qu’elles n’ont pas des cailloux à l’intérieur. Et avec leurs munitions ils attendent de pied ferme que la bande du fils du menuisier les attaque. C’est « la p’tite guerre ». Les défenseurs bloquent les accès aux sentiers des renards. Les mottes s’écrasent sur quelques visages. Les assaillants essaient, en vain, d’autres entrées. La lande reste le meilleur rempart…

 

Ils ont l’habitude de se lancer des défis à « la p’tite guerre ». Aucun paysan ne peut les empêcher. Même quand ils sont là depuis le matin et font leur repas de midi avec quelques navets arrachés dans un champ, en cachette du propriétaire, ou, mieux encore, quelques carottes protégées des lapins par de solides grillages.

 

Il a fallu l’armée pour les arrêter de conquérir, chaque jeudi, le landier du Manni ! Eh oui ! Quand les Allemands sont arrivés, ils ont prétendu que le Manni était réquisitionné pour y faire un poste d’observation. C’est vrai qu’il est plus élevé que la campagne environnante. Tant pis ! Les gamins n’ont pas réussi, comme les Poilus, à garder leur « Verdun »…

 

Mais où trouver d’autres lieux pour s’affronter ? Il y a d’abord la carrière à côté du Château d’eau. Elle est presque pleine d’eau mais de gros blocs de pierre émergent par endroits. Quand on est parvenu à s’y installer on tient une position quasiment inexpugnable. « Aucune bande du bourg ne viendra nous déloger ! «, jubile Gabriel.

 

Il y a plus astucieux encore. Les Allemands ont miné toutes les dunes qui dominent les plages de la commune. Mais les gens ont tant de raisons de vouloir aller jusqu’à la mer… En particulier les paysans, qui ont besoin d’engrais et qui vont ramasser du goémon à marée           basse. On dit pourtant qu’une mine explose de temps en temps, que tel paysan a « sauté » avec sa charrette et son cheval, et qu’on n‘a retrouvé que des morceaux. Mais Grand Lou et ses copains ont bien observé par où passent ceux qui réussissent. Et là, en mettant exactement les pieds dans les traces sur le sable, on arrive au bord de l’eau. Et aucun autre garçon des environs n’osera attaquer ceux qui connaissent si bien la côte ! On tremble un peu au premier passage, c’est sûr, mais on ne le dit à personne.

 

« Tu as encore déchiré ta culotte en jouant à  la p’tite guerre ! dit M’man. Tu oublies que ton grand père a failli mourir à la grande guerre ? ». Elle ne sait pas que les mines sont peut-être à deux pas des empreintes sur le sable. Heureusement ! C’est sa tête qui exploserait… Et elle dirait : « Tu veux me tuer ? ».

 

                                                         Loïc Collet 

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