LE FER ET LE SITAR

Zubin est passé, ce matin encore, devant le joueur de sitar. Il rejoignait le bord de la mer où se dressent les énormes carcasses de bateau à découper. C’est là que s’achève, pour le moment, la migration qui l’a mené ici depuis sa misérable maison de Chittagong.

 

Il est le fils aîné. Il a dû partir pour payer la ration de riz de ses frères et sœurs. Un cousin a parlé pour lui à un contremaître des « mangeurs de fer », comme on les appelle. Il a été embauché. On lui a mis entre les mains un chalumeau et il s’est glissé dans la file des ouvriers qui s‘avancent dans la vase vers les pans de ferraille. Il n’a pas encore assez d’ancienneté pour être affecté à la récupération des métaux « précieux », le cuivre, le plomb, l’aluminium… Lui, il découpe les grandes tôles d’acier de la coque, les plus lourdes, les plus dangereuses quand elles tombent.

 

Il ne sait pas comment il finira la journée mais il est heureux de la commencer en s’arrêtant, un moment, devant le joueur de sitar. Le musicien a posé une planche sur quatre morceaux de bois, au bord du chemin, à l’endroit où le sentier finit et où la vase commence. Il est assis en tailleur, une jambe sur l’autre, le sitar en travers du corps. Et depuis le lever du jour, depuis que des ouvriers passent par là pour rejoindre la ferraille, la musique les accueille et les accompagne, dans la douceur de la lumière.

 

Zubin connaît le style du musicien. C’est le style « dhamar » que l’on entend habituellement pour célébrer le dieu Krishna. Peut-être avec la légèreté qui s’inspire de la flûte de Krishna.   « C’est vraiment la musique qu’il nous faut pour commencer notre journée de forçats ! pense Zubin. Un autre jour nous entendrons les sombres tambours de Shiva, si inquiétants… Nous aurons assez, aujourd’hui, des coups de masse sur les tôles, à la porte des enfers ! ».

 

Oui, l’enfer est proche. Mais la musique le contient. On dit que le musicien a été le disciple de Ravi Shankar, l’élu des dieux et du sitar. Mais il n’est pas parti comme lui vers les palaces d’Amérique et les triomphes des majors du disque. Il est là, sur le chemin des mangeurs de fer, avec les rythmes les plus précieux, surtout le rythme à seize temps pour les oreilles des connaisseurs. Et il est là aussi, avec sa ceinture de lumière. Il a allumé autour de lui seize coupelles où brûle une mèche de chanvre sur un fond d’huile. Les lumières tiendront jusqu’à la fin du travail.

 

A moins qu’il y ait un malheur. Un ouvrier écrasé par les chaînes actionnées au treuil pour tirer les morceaux au rivage. Un ouvrier qui chute du pont d’un paquebot rouillé dans la cale à vingt mètres plus bas. Un ouvrier surpris par l’explosion de son chalumeau…

 

Zubin sera peut-être l’un d’eux. S’il ne l’est pas encore aujourd’hui, il repassera, ce soir, devant le joueur de sitar. Et s’il manque un de ses compagnons, il remarquera qu’une des coupelles est éteinte. Le musicien a-t-il été averti de l’accident pendant la journée ? Ce n’est pas sûr. La musique sent le malheur du soir comme la joie du matin, le passage des démons comme la danse des dieux. Le musicien n’en décide pas, il est le serviteur fidèle.

 

                                                                   Loïc Collet

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