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Dans son livre « Moine des cités. De Wall Street aux quartiers-Nord de Marseille » Henry Quinson fait le récit d’une traversée étonnante. Il a vécu un long et laborieux discernement. « Il n’y a pas de chemin tout tracé, le chemin se fait en marchant » disait la chanson de Jean Debruyne. Nous suivons ici, pas à pas, le mouvement d’une vocation. Nous sommes en présence d’un homme à l’écoute de l’Esprit qui souffle sur un monde en mutations et dans une Eglise qui veut lire les signes des temps et les vivre.
Démission professionnelle
Henry était trader dans une banque. C’était une profession utile à ses yeux et dans laquelle il était apprécié ; des banquiers se disputaient ses services. Mais, « ce lundi matin 16 octobre 1989, écrit-il, je ne peux résister à la force qui m’habite. Je me lève : je dois démissionner de la banque… Ma décision en choque plus d’un … Moi-même je ne comprends pas tout, loin de là » (id p. 25-27).
Une vision
Henry se prépare à rejoindre l’abbaye de Tamié, un monastère cistercien en Savoie. « Une étrange vision s’impose à moi le 24 octobre 1989, dit-il … Dans ma prière, j’ai vu que je faisais l’école aux enfants maghrébins de Marseille » (p 37). La question d’une présence chrétienne dans les quartiers immigrés sera récurrente dans son cheminement. Servir les enfants les plus pauvres est déjà une idée qui naît en lui.
A l’abbaye de Tamié
Henry plonge dans la vie monastique telle qu’elle est vécue depuis des siècles. « Cette vie cistercienne est faite pour moi, assure-t-il en novembre 1989… Pourquoi me poser tant de questions ? » (p 40). Le mois suivant, il rencontre le Père-abbé et lui fait part de son désir de « postuler », c’est à dire d’entrer dans la formation à la vie monastique. Mais le maître des novices lui conseille de faire d’abord un voyage en Terre Sainte. A l’issue de ce voyage, Henry note la phrase de l’évangile : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici. Il vous précède en Galilée » (p 50). Mais pour lui, la « Galilée », ce sont les quartiers défavorisés qui le hantent.
Liens avec l’abbaye de Tibhirine, en Algérie
Il existe des liens étroits entre l’abbaye de Tamié et celle de Tibhirine. Un ancien de Tamié, Frère Christophe, se prépare à devenir prêtre à Tibhirine. Et le frère Paul, de Tamié également, qui accompagne le père-abbé à Tibhirine pour cette ordination, y restera à son tour, en Algérie. Les liens et les échanges entre les deux monastères ne peuvent que nourrir la vie spirituelle des uns et des autres. Henry suit de très près ce qui se vit en terre d’islam, comme ce qui se vit en France dans les quartiers d’immigrés.
Par ailleurs des intervenants à Tamié, comme Guy Gilbert et l’abbé Pierre, viennent partager le feu qui les habite, l’amour des exclus. Après l’une de ces rencontres, Henry note : « Je dois non sans risque me situer par rapport à l’Islam dans les cinquante ans qui viennent (à Marseille ?). C’est ce que j’ai compris lorsque j’ai démissionné de la banque Indosuez » (p 54).
Henry poursuit sa conversion et franchit les différentes étapes vers un engagement de moine cistercien. Mais il découvre peu à peu des réalités difficiles à vivre pour lui : en particulier l’insuffisance de sommeil, une menace pour sa santé, et le manque d’espace pour la solitude. Aussi, quand arrive le moment de l’engagement définitif, il demande à ses frères de pouvoir aménager les conditions de vie au monastère. Ceux-ci jugent que ce n’est pas possible, en fidélité à leur idéal de vie monastique.
Tenir ou se retirer ?
C’est le choix qu’il a à faire. Pour cela il lui faut pousser plus avant son discernement. Il observe d’autres manières de vivre. Au vu de ce qui se vit dans d’autres monastères, par exemple à Tibhirine, à l’occasion d’un chapitre Henry s’interroge sur l’identité cistercienne. Il note la réflexion de Christian de Chergé, prieur de Tibhirine : « Pour notre voisin (arabe) qui suis-je ?… Je suis un roumi, un chrétien. Voilà tout. Et il y a dans cette identification générique quelque chose de sain et d’exigeant » (p.63).
Le père-abbé de Tamié invite Henry à lire : « Points de vue actuels sur la vie monastique », ouvrage publié en 1966 à la lumière du Concile Vatican II. Le Concile invite les moines à être signes de la présence d’une Eglise au service des hommes. Des monastères nouveaux sont créés, des monastères ouverts sur le monde, par exemple celui de Bose, en Italie. Une visite y est organisée. Ce sera une nouvelle étape dans le discernement.
Au monastère de Bose.
Ce monastère a été fondé par un italien, Enzo Bianci. Henry y fait un séjour de trois mois en accord avec le père-abbé. Il s’y sent bien. Il écrit : « Epuisé par six ans de rythme trappiste, je reprends des forces » (p.80). Il voudrait y demeurer. Mais il doit conclure autrement. Il l’exprime au Père Bianci : « Enzo, une chose me manque ici : le service des pauvres » (p 83). La question s’impose alors à lui : « Rester ici ou fonder ailleurs ? » (p 84). Le ciel se voile. Mais pour la première fois l’idée de fonder quelque chose apparaît.
Prière et ultime retraite
Une fois encore Henry se tourne vers Dieu, avec l’originalité de sa recherche : « Seigneur, fais que j’invente la voie que tu veux créer pour moi aujourd’hui ». Il a, comme beaucoup de chrétiens aujourd’hui, compris que Dieu ne nous mène pas. C’est à nous d’inventer notre chemin à la lumière de
Visitations
Il multiplie ses contacts avec des groupes qui ont conduit des recherches d’insertions nouvelles dans des quartiers défavorisés. Ces démarches concrètes précisent son discernement personnel et le confirment dans l’idée de fonder quelque chose. Son ancien père-abbé, toujours fidèle, reconnaît le sérieux de son orientation et lui écrit : « Si tu choisis les exclus, j’en serai très heureux et fier. Ton chemin ne sera pas facile, mais il sera très authentiquement évangélique. »
A Marseille
A la cité de la Renaude, à Marseille, il découvre ce qui lui tient à cœur pour vivre en communauté. Mais il est seul, il voudrait au moins un frère. Son accompagnateur, le père Hervé Renaudin, lui fait remarquer : « Commencer seul est une épreuve, mais il est réaliste de penser que d’autres vont te rejoindre » (p.114). Effectivement, cela se réalise par l’arrivée d’un compagnon nommé Karim. « Un signe de taille ! », s’exclame Henry (p.120). L’insertion peut continuer.
Fondation
Dans le souci de rejoindre les frères musulmans, la communauté se crée donc à Marseille. Mais, en même temps, une autre communauté est anéantie en Algérie ! En effet, le 21 mai 1996, Henry apprend que ses frères de Tibhirine ont été égorgés. Immense souffrance pour leurs amis… A Marseille pourtant, la communauté prend forme. Une association loi 1901 est créée : la « Fraternité Saint Paul », dans le quartier Saint Paul ( une ZUS : Zone urbaine sensible ). C’est une communauté de célibataires pour l’annonce de l’Evangile. L’aventure d’une vie quotidienne avec les voisins est amorcée. Dans les rencontres, avec les conversations et les gestes les plus ordinaires, c’est le « monde qui plaît à Dieu » qui se construit. « J’ai l’impression à te lire, que les racines sont en profondeur et que la plante ‘ prend bien ‘ », lui écrit Hervé Renaudin.
Joie pour les pauvres à travers le monde
Leur préoccupation pour l’Algérie reste vive. Jean Michel, l’un de ceux qui ont vécu en communauté avec Henry et Karim, décide de partir pour Alger. Il prend le bateau le 25 Avril 2001. Il restera en communion avec
( Pourquoi ne pas évoquer qu’à la même période de l’histoire de l’Eglise, Eric le Guyader, un Savoyard, commence sa vie de Moine-pèlerin sur les routes du Brésil ?! Il vit encore aujourd’hui avec les gens de la rue dans une église que leur a cédée l’évêque de Salvador de Bahia. Cf. « Pèlerin de
L’histoire continue, d’autres les rejoindront sur ces chemins d’incarnation, des chemins de vie.
Yvonne Leray