CŒUR D’OR

Est-ce qu’il s s’entendent bien, tous les deux, au presbytère ? Est-ce qu’ils s’entendent bien, le vicaire instituteur et le vicaire « simple » ? Ils n’ont pas l’air  d’avoir les mêmes goûts. Gabriel a plutôt à faire avec le vicaire instituteur, puisqu c’est celui qui fait classe. Avec lui il n’est jamais question des Allemands, qui ont pourtant réquisitionné le grand presbytère de la place de la chapelle et qui ont obligé les prêtres à aller habiter dans une petite maison, au bas du bourg.

Le maître d’école a montré, un jour, aux enfants, un nouveau journal fait pour eux. Il s’appelle « Ololé ». Comme il est gratuit, Gabriel aura un exemplaire chaque semaine. Tout de suite il voit bien que ça ne vaut pas les « Pieds Nickelés » mais le maître a dit que c’est fini, les « lectures de voyous »… Gabriel ne comprend pas.

D’ailleurs il ne comprend pas les articles d’Ololé, des articles pour les grandes personnes. Lui, il ne regarde que la bande dessinée, « Matelin en Dall », Mathurin l’aveugle. C’est drôle, les phrases sont en breton. Il ne connaît pas le breton. A la maison seule M’man le parle, et encore jamais devant les enfants. Elle a l’air d’avoir compris quelque chose. Elle a pris, un jour, le journal dans les mains de Gabriel et elle a lâché : « Moi, je n’aime pas les Allemands ».

 Le vicaire simple est aussi mystérieux. On dit que pendant la nuit il écoute une radio, une radio d’Angleterre. Mais surtout il veut rassembler les enfants en dehors de l’école. Il parle de « Cœurs Vaillants » et d’ « Ames Vaillantes ». Il paraît qu’avec eux on s’amuse bien et on fait des équipes.

Gabriel est volontaire. Le groupe où il arrive est déjà constitué. Les plus petits s’appellent les « Bleuets ». Ils ont un foulard bleu. Ceux qui ont deux ans de plus sont les « Cœurs d’Or ». Avec un foulard jaune. Enfin les plus grands, qui sont bientôt dans la classe du certificat, sont les « Ardents ». Ave un foulard mauve. Grand Lou est avec les Ardents. Gabriel, lui, est « Cœur d’or ». Et comme il est rapide à  la course, qu’il répond toujours aux questions et qu’il aime bien un peu commander, le voilà rapidement chef d’équipe.

 

M’man est très fière de lui. Quand il s’en va, le jeudi après midi, pour le grand jeu, elle lui dit : « Donne-moi ton foulard. Je vais lui passer un coup de fer ». Elle sait que les enfants seront mis en rangs à la porte de l’école. Ils partiront au pas en chantant. Gabriel sera au premier rang des Cœurs d’Or, avec les deux autres chefs d’équipe. Et des gens du bourg diront à M’man : «  On a vu ton fils… Il ira loin, ce garçon ».

 

 

Le plus passionnant des jeux est le « jeu de vie ». Chaque enfant a un bout d’étoffe passé dans sa ceinture, au bas du dos. On l’appelle « la vie ». Le jeu consiste à attraper la « vie » des autres, sans se faire prendre la sienne. Sinon on est fait prisonnier et on n’a plus qu’à attndrela victoire des autres.

 

 

Il y a, à une bonne distance du bourg, un lieu merveilleux pour le « jeu de vie ». Un grand bois de sapins. Au milieu du bois, un monticule, qui est en fait un tumulus un peu dégarni mais bien pentu. Il a été découvert par les Cœurs Vaillants de la commune voisine. Ou plutôt, par le vicaire même de cette paroisse, qui est venu parler de la Tour de l’An 2000, une tour qui enflamme les enfants, mais il faut la conquérir, il faut relever le défi des Cœurs Vaillants d’à côté.

 

 

Gabriel est enthousiaste. Il a des combines pour attraper la « vie » de ses adversaires. Il est sûr d’être plus vif qu’eux. Eux, ils sont de l campagne, lui il est de la ville ou, du moins, du bord de la mer. Et ça, pour lui, c’est totalement différent. Alors il se lance, avec son équipe, à l’assaut du tumulus, à l’assaut de la Tour de l’An 2000. Rien ne l’arrête sur les pentes, ni les cailloux, ni la lande, ni les arbustes. « A Cœur Vaillant, rien d’impossible ! », est leur cri de ralliement.

 

 

Et quand le combat est terminé, qu’on a grappillé quelques mûres, qu’on a sucé des fleurs de chèvrefeuille, quand on a entendu le vicaire des voisins célébrer la victoire des plus courageux ( un peu plus tard il sera aumônier parachutiste en Indochine), il faut repartir vers le bourg.

 

 

Comme la fatigue se fait sentir, on se met en rang par trois et on commence à chanter. Gabriel est en tête, il connaît  tous les couplets. Les enfants sont fiers. Ils rentrent dans le bourg en chantant à tue-tête. Ils savent vaguement que les Allemands n’aiment pas les voir comme ça. Eux, ils chantent pourtant ! Ils voudraient que les enfants se taisent ? Non ! Les Cœurs Vaillants arrivent à la place de l’église. Ils se mettent en rangs impeccables. Ils entrent en file indienne dans l’église pour la prière de fin de journée. Une journée bien remplie. Des Bleuets, des Cœurs d’or, des Ardents, qui peut les arrêter ?

 

 

                                                            Loïc Collet  

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