ECRITURE POETIQUE, ECRITURE SYMBOLIQUE

Dans son ouvrage « La Poésie française. Des origines à nos jours » (Ed. du Seuil 1975) Claude Bonnefoy commence son anthologie par un poème de Rutebeuf ! C’est un auteur du 13e siècle qui, à ses yeux, « ouvre les voies de la poésie française » en faisant entendre « une voix neuve et singulière… celle de la poésie personnelle » (op.cit.p.9).

Ce poème « La povreté Rutebeuf » répond en effet à l’essai de définition qui tiendra, vaille que vaille, jusqu’à aujourd’hui : la poésie est un art du langage qui vise à exprimer ou à suggérer  par des combinaisons verbales où le rythme, l’harmonie et l’image sont essentiels. Rutebeuf choisit l’octosyllabe disposé des deux côtés de sa charnière centrale, il reprend des rimes connues : en –té, en –age, en -ance, il avance quelques modestes images : la mort qui « fait le cors a terre estendre…quant li cors est mis en cendre… » ( op.cit.p.11).

Surtout, l’image

Des trois piliers de la poésie (rythme, harmonie, image) il ne sera pas question ici des deux premiers, où les mots confinent à la musique, mais uniquement du troisième : l’image. C’est dire que la poésie a comme premier matériau les innombrables perceptions recueillies par les sens, gardées dans l’imagination et associées dans des combinaisons qui font sens autrement qu’une image isolée. 

Qu’est-ce qui aimante et coagule les images dans un texte dit poétique ? Beaucoup répondent à cette question en disant : c’est le sentiment ! A tel point que si un texte est émouvant on dira facilement : c’est poétique ! Le romantisme du 19e siècle n’a pas fini d’envahir la poésie avec ses sensations « ineffables » du côté de

la Nature et ses expériences de la douleur ou de l’amour comme viviers de choix pour le poète. Alfred de Musset écrit : « Un peuple malheureux fait les grands artistes… Je dis que la poésie est la plus douce des souffrances et qu’elle aime ses sœurs » (les autres souffrances) !!

Le symbole

La nausée à l’égard des Romantiques, c’est Baudelaire qui l’a définitivement rejetée. Il  sait ce que la Nature peut faire éprouver, il sait surtout ce qu’elle donne à penser : c’est ce qu’offre le symbole. Il écrit : « 

La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles ; / L’homme y passe à travers des forêts de symboles / qui l’observent avec des regards familiers ».

D’abord il ne s’agit plus de la priorité du sentiment, il faut revenir au monde extérieur au sujet, aux choses, même à chaque chose dans sa singularité. Neruda écrira ses odes sur l’artichaut, l’oignon, le cuivre, et Ponge sur le mollusque, l’oeillet et le platane. Mais dans la chose singulière percevoir le symbole, ou plutôt élaborer les symboles par les rapprochements  entre les choses et l’esprit du poète, par les connotations ( dit le linguiste Jakobson ), par les connivences (familières ou non), les « convivences », les jaillissements de sens qui convergent ou étonnent…

La forêt des symboles 

Le poète marche dans le monde comme au milieu d’une forêt de symboles, de choses, de mots, d’expériences humaines qui ont été mis en rapport, ou pourront être mis en rapport, avec les questions de vie ou de mort, d’amour ou de haine, de guerre ou de paix, de travail ou de déshérence, de sens ou d’absurdité, de beauté ou de laideur. Chaque poète plonge, à sa manière, dans ce trésor de sens (la bibliothèque du monde) et y ajoute les combinaisons qu’il crée. Il est l’homme d’une culture, certes, mais il contribue à l’extension de l’imaginaire. L’important, c’est de pouvoir dire avec Magritte devant tel objet, pourtant au bout de notre nez : « Ceci n’est pas une pipe ». Ce n’est pas de l’ésotérisme et cela peut nous mener bien loin du langage utilitaire.

Le « poète ivre »

« La poésie, c’est de la multitude broyée, et qui rend des flammes », disait Antonin Artaud. Nature et langage concassés, recomposés, reliés de nouveau à quelque pan de l’esprit ou du cœur humains. Mais l’adversaire de cette tâche, c’est la raison qui prétend définir, calculer, clore, extraire la « théorie », rouler du côté d’Apollos, le « Clair », le « Raisonnable », disait Nietzsche. Ce serait oublier la pente de Dionysos, le « poète ivre », qui ne nie pas le chaos de l’existence mais qui a la naïveté de vouloir le soumettre à un ordre, celui de la parole, et de la belle parole, rassemblant les vitalités et les beautés du monde. Ainsi va l’écriture symbolique, plus qu’une écriture musicale ou chargée de sensibilité. Pensons à Eugène Guillevic, François Cheng, André Velter… souvent René Char…

Heidegger et Hölderlin

Le philosophe Heidegger, mêlé à tant de drames du 20e siècle, avait des raisons d’entendre la question du poète Hölderlin : « Des poètes, à quoi bon, dans ce temps de détresse ? ». Il comprend l’angoisse du poète qui s’explique le chaos et la violence par le « défaut de dieu », depuis que l’homme moderne l’a « tué ». Mais, en philosophe, il voit surtout dans le malheur d’aujourd’hui une trace de la faiblesse de la philosophie qui a prétendu donner un sens nouveau (non-religieux) à la totalité du monde (par la « théorétique » qui met l’absolu dans la connaissance).

Il ne parle pas, lui, d’Etre absolu. Il n’y a d’être que ces « êtres-là » qui sont donnés à notre expérience, à notre souci, à notre précarité d’hommes « sans abri ». Mais l’être de ces « êtres-là » échappe  à la clôture  que supposent trop de philosophes, il est « ouvert » par son existence même et se tient en rapport avec tous les « êtres-là ». Le rôle du philosophe est d’accueillir cet être et de le dévoiler à la pensée, il est le « gardien de l’être ». Mais quant à le déployer pour que les hommes en nourrissent leur humanité, c’est la poésie qui le fait, en convoquant toutes les facettes de l’être : « Les poètes seuls fondent ce qui demeure », disait Hölderlin. Et Heidegger approuve. Le chemin de l’être passe par le symbole qui noue le monde à la parole.

                                                      Loïc Collet 

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