LA DANSEUSE ET L’OURAGAN

Hier soir le public était là, sans savoir ce qu’il allait voir. Il connaissait de nom la danseuse qui allait se produire mais le chorégraphe venait d’un pays lointain. La foule se serrait au parterre, grimpait jusqu’au poulailler et la rumeur des conversations montait doucement vers la voûte.

 

Quand le rideau de scène s’est retiré, la danseuse s’est trouvée dans un décor familier de boulevard. De grands voiles, beiges et roses, tombaient de chaque côté de la scène et un petit vent tourbillonnant les poussait vers le milieu. La danseuse en riait, les évitait d’un pas et les laissait couvrir la moitié de son corps. Elle avait presque tout l’espace pour elle.

 

Le basculement se fit quand un des voiles s’enroula autour d’une des jambes et l’immobilisa. Le sourire se figea. Le corps se tendit pour se déprendre. Mais le vent forcissait. La jambe était à peine lâchée que l’autre était prise. Puis les bras, puis l’épaule, puis la poitrine. La danse devenait un tressautement, où les spectateurs ne parvenaient plus à retrouver leur souffle. Seul le rideau, en se fermant, les a libérés.

 

Pour la deuxième partie du spectacle, la scène était totalement vide. La danseuse la parcourrait d’un mouvement léger, improvisé. Mais un homme est arrivé, le torse nu, un bâton à la main, le front barré d’une fine lune de bronze aux pointes dressées sur les oreilles.

 

Il a fait quelques pas le long des coulisses. Puis quelques incursions vers la danseuse. Il a dessiné des volutes autour d’elle, de plus en plus serrées, de plus en plus rapides. Elle a eu le malheur de tourner la tête vers lui, de tourner même son corps. Et la scène s’est mise à bouger, à cahoter, à glisser bord sur bord, à bondir vers le haut avec les sauts de l’homme, à s’écarteler dans les spasmes de la femme.

 

Au milieu de la nuit elle a rejoint sa maison, hors de la ville. Une coquette maison en bois, dans un petit parc agrémenté de trois araucarias. S’est-elle endormie ? Le vent l’a poursuivie. Ou  le danseur et sa lune froide, et sa bandelette serpentine fixée au poignet, enroulée au bras, à l’épaule, barrant le torse, reprenant la cuisse, le mollet, jusqu’à la plante du pied. La tempête tournoie. La maison craque de toutes ses chevilles, tremble comme un bateau pris par le côté. Elle s’en va en épave dans le parc.

 

Quand le jour s’est levé, la danseuse marche sur les décombres du toit, des fenêtres, des bardages. Dans une armoire jetée au sol, elle prend une robe de tulle blanc, blanc comme la robe d’une mariée. Les baleines du parapluie dans le vestibule sont tordues. La valise à roulettes, où elle a rassemblé le plus urgent, bringuebale sur les débris. Il faut pourtant retourner vers la ville, retourner au théâtre, mimer l’ensorcellement, retrouver celui qui bondit autour d’elle, qui donne visage à l’ouragan. Et danser encore.

 

                                                          Loïc Collet

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