LE SAGE ET LE DISCIPLE

Deux hommes marchaient sur un sentier de montagne. L’air était sec et chaud et les bêtes s’abritaient sous les pierres. Celui qui marchait devant était un homme âgé, courbé sur le chemin. La poussière, soulevée par le bas de  sa robe, faisait des petites volutes grises derrière lui. Il avançait péniblement. Et pourtant il était renommé dans le pays. On l’appelait « le   sage » et l’on disait que le roi lui-même le faisait venir auprès de lui pour entendre ses conseils. Celui qui suivait était plus jeune. C’était le disciple. Il regardait avec inquiétude son maître devant lui, prêt à le soutenir au cas où il trébucherait contre une pierre.

 

 

Mais le sage s’arrête, il se retourne et dit :

- Tu vois ce village, de l’autre côté de la vallée, sur le versant. C’est là que je dois aller. Tu peux me laisser maintenant et retourner chez toi.

- Ah, dit le disciple, aussi vrai que le ciel s’étend au-dessus de nos têtes et que la terre soutient nos pas, aussi sûr je ne te quitterai pas.

 

Les deux hommes continuent leur chemin et arrivent à l’entrée du village. Il y avait là un petit temple, servi par quelques hommes. Dès qu’ils apprennent que le sage arrivait chez eux, ils sortent à sa rencontre, en dansant, en criant, en chantant. C’était leur manière de le saluer. Mais dans le brouhaha, l’un de ces serviteurs dit à l’oreille du disciple :

- Sais-tu qu’aujourd’hui même ton maître va être emporté au-dessus de ta tête ?

- Oh, dit le disciple, pourquoi me rappelles-tu cela ? Je le sais, hélas ! je le sais !

 

Voilà de nouveau le vieux maître et son compagnon sur le chemin. Après un long temps de marche, le sage montre du doigt un gros bourg dans la vallée :

- Tu vois ce bourg. C’est là que je vais. Je te demande, laisse-moi aller mon chemin. Retourne chez toi.

- Oh, mon maître, aussi sûr que le soleil s’est levé et que la nuit viendra, aussi sûr je ne te quitterai pas, répond le disciple.

 

Les deux hommes descendent dans la vallée et se présentent à l’entrée du bourg. Il y avait là aussi un temple. Quand les serviteurs sont avertis de l’arrivée du sage, ils viennent en dansant, en criant, en chantant. Mais l’un d’eux tire de côté le disciple et lui dit :

- Sais-tu qu’aujourd’hui ton maître va être emporté au-dessus de ta tête ?

- Hélas, dit le disciple, c’est un poids sur mes épaules. Ne m’épuise pas. Je sais déjà.

C’est ainsi qu’ils ont traversé la vallée. Et le maître a encore dit :

- Tu sais que nous allons vers le fleuve. C’est là que me mène le chemin. Je te prie : laisse-moi aller au bout de mon chemin. Retourne sur  tes pas.

- Je te jure, je te jure sur ma tête, dit le jeune homme, je ne t’abandonnerai pas.

 

Les deux hommes arrivent au bord du fleuve. Une foule s’est rassemblée. Mais personne ne crie plus, ni ne danse, ni ne chante. Tous attendent en silence ce qui va se passer. Le fleuve est là, large, profond, infranchissable. Alors le sage s’approche du bord. Il enroule son manteau. Et d’un geste large, il le jette sur le fleuve. Le manteau s’étend sur l’eau. Et l’eau s’arrête. L’eau reflue vers le haut de la vallée et vers le bas. Au milieu, un chemin leur permet de passer à pieds secs.

 

Les voilà dans le désert. Là, il n’y a que la pierre, le soleil et la mort. A moins que là-bas, au-delà du désert… Le sage est devant, il n’y a plus de chemin. Et soudain, l’air devient plus brûlant encore, le soleil plus brillant, et un ouragan de feu approche. Au milieu de l’ouragan on voit comme un char lumineux et des chevaux de feu qui le tirent. Le sage est debout sur le char. Debout… et le char s’éloigne, monte, monte.

 

Le disciple est tombé à terre. Il crie : « Mon maître ! mon maître ! ». Le char disparaît. Mais quelque chose a glissé, quelque chose est venu du haut et a touché le sol. C’est un manteau, le manteau du maître ! Le disciple se relève et met le manteau sur ses épaules. 

 

Il revient au bord du fleuve. Le fleuve est là, large, profond, infranchissable. Le disciple crie : « Mon maître, où es-tu ? Mon maître, où es-tu ? ». Personne ne répond. Alors l’homme roule le manteau. Et d’un geste épuisé, il le jette sur le fleuve. Le manteau se déroule. Le fleuve s’arrête de couler et l’eau se retire des deux côtés. Au milieu, il y a un chemin pour passer.

 

L’homme rejoint de l’autre côté les gens rassemblés. Et l’on entend l’un d’eux dire : « Le sage n’est pas mort. Il revient parmi nous. Il a laissé son manteau. Nous avons encore beaucoup de choses à entendre «.   

 

( d’après 2 R 2, 1-15 )                                      Loïc Collet

 

Laisser une réponse