( Lettre d’Yvonne Leray à une amie )
I., tu cherches toujours à avancer dans la vie, à découvrir de nouveaux chemins. Tu m’as demandé « si la foi en Dieu m’avait aidée à vivre l’accroc de santé d’il y a quelques mois ? » Je vais essayer de répondre à ta question.
C’est un accroc qui m’a surprise, je me sentais fatiguée, mais j’attribuais cela au poids des années et aux activités associatives un peu trop prenantes.
Cet accroc a été un choc parce que j’ai beaucoup, beaucoup souffert, pendant une dizaine de jours, en attendant une opération qui ne venait pas. J’étais hospitalisée dans un service de neurologie où les soignants ont multiplié les examens. C’est très bien, ils étaient préoccupés de mon cerveau, c’est leur spécialité. Mais ils n’entendaient pas mes plaintes concernant des douleurs intolérables dans l’abdomen. Je ne veux pas parler ici des chances et des limites d’une spécialisation à outrance, ni du rendement que les soignants doivent avoir dans les Services de santé ; c’est une autre affaire. Durant ce temps, je me disais : s’il faut encore souffrir comme cela pour mourir, plutôt mourir tout de suite.
L’échographie révélait un entortillement des organes génitaux, avec un gros kyste et un fibrome ; cela arrive. L’entortillement est très, très douloureux, m’a dit le chirurgien. Est-ce dû au vieillissement, à une somatisation, ou … ? Nous savons que les évènements, avec leur charge émotionnelle, s’inscrivent sur la table du corps et peuvent avoir leur part dans le surgissement de certains maux. Ce sont des questions que je me suis posées après.
Je ne sais pas si le chirurgien s’est posé ces questions. C’était là, je vivais une souffrance insupportable, malgré la morphine. Il a agi, en urgence, quand, enfin, les transmissions inter-service ont été faites. Il avait les moyens de me soulager et il l’a fait au soir d’une journée bien chargée. Le lendemain, je ne souffrais plus du tout. Aussi quand il m’a expliqué ce qu’il avait fait, qu’il avait tout enlevé, je lui ai répondu : « Très, très bien ! Vous avez bien fait ».
Ouf, je ne souffrais plus. ( Comment faisaient les gens avant les chirurgies ? Dans les légendes et contes, on parle du « maillet de la mort » avec lequel on achevait les mourants ! )
Je me suis souvent réjouie avec mes amis de ce soulagement et souvent aussi, dans l’intime, devant Dieu.
Avant l’opération, j’ai eu des moments de questionnements : qu’est-ce qui me fait tant souffrir ? J’ai pensé au pire, sans y croire trop, mon corps ne croyait pas au pire. J’ai dit à Dieu que j’aimerais encore vivre pour mes amis, pour moi, pour continuer le travail commencé avec d’autres sur mon quartier. Penser que j’aurais peut-être à arrêter toute cette activité, cela me faisait mal.
Dieu a-t’il quelque chose à voir dans cet évènement, cet accroc, cette souffrance ?
Je n’ai pensé à aucun moment que Dieu avait quelque responsabilité dans ce qui m’arrivait. Il n’avait, non plus, aucune vue sur moi, pour moi, dans cet évènement. Il ne m’a rien envoyé pour produire un effet quelconque, par exemple me purifier du mal, expier des fautes. Il n’était aucunement acteur dans cette souffrance. Il est à l’opposé du mal. Les caveaux, les sépulcres, cela ne l’intéresse pas, sauf pour nous en faire sortir
Juste avant l’opération j’ai redit devant l’ami qui m’accompagnait : « Mon Dieu, que ta volonté soit faite ». Une formule qui vient de loin, de mon enfance. Dieu n’a pas de volonté sur nous. C’était ma manière de dire oui à la réalité présente : l’opération qu’il fallait vivre et la suite (quelle suite?). Certains chocs nous renvoient au plus profond de nous-mêmes, à la Présence qui nous habite. Et qui nous assure.
Ce qui m’a aidée dans cette traversée de grandes souffrances, c’est la Présence.
La présence délicate, légère et fidèle de la famille et des amis et surtout l’accompagnement quotidien d’un ami. Celui-ci me lisait de beaux textes, de belles prières. Et ces paroles m’aidaient à me tenir quelque part en moi, un tout petit peu au-dessus de la grande souffrance qui menaçait de m’engloutir.
Cet accompagnement continu, cette présence humaine donnée par les uns et les autres, (les personnels soignants sont souvent débordés, c’est un véritable travail à la chaîne dans certains services) me réjouit pour l’humanité et me parlent beaucoup de la Présence d’un Autre que j’appelle Dieu. Un Dieu qui accompagne l’homme dans toute sa vie, un Dieu qui a pris corps en Jésus et qui connait la souffrance que des êtres humains peuvent endurer.
Et j’ai réalisé un peu autrement, après ce passage à travers la souffrance, que ce Dieu qui a pris corps en Jésus ne peut pas lâcher notre humanité. Il n’a pas lâché Jésus, au moment de sa mort, il l’a ressuscité, il ne nous lâchera pas, nous, non plus. Nous n’avons pas de raison d’avoir peur de la mort. J’espère demeurer dans cette foi.
Je suis sortie de cet accroc sans suite, j’en suis profondément heureuse. J’ai vécu une maladie courte, cela a été une épreuve, mais rien à voir avec une maladie longue où par moment les personnes peuvent perdre cœur, je l’ai observé parfois. Il arrive un moment où la personne n’en peut plus de souffrir…
C’est un choc qui me renvoie à la conscience d’une plus grande fragilité, du vieillissement à ma porte. Aussi cet été 2009, j’ai lu et médité à partir du livre de Marie de Hennezel : « Vieillir sans être vieux ». Et je poursuis la recherche amorcée, il y a un bon nombre d’années, pour gérer au mieux mon psychisme.
Après cette étape, je me réjouis devant Dieu de la joie de vivre encore, de pouvoir agir encore, d’avoir un peu de temps pour m’humaniser avec d’autres. Pour être des jeunes, des hommes, des femmes, des vieux « vivants ». « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant » dit Saint Irénée.
I., tu as peut-être vu, dans des expositions, des œuvres appelées : « livres d’artistes ». Chacun de nous est « artiste » de sa vie et il s’ingénie à la vivre belle. C’est ce que tu fais, toi-même. Nous n’en finissons pas de nous « accomplir », dirait Marie de Hennezel, Alors bon chemin !
Yvonne Leray