Il était une fois un homme qui s’appelait Jacob. Il habitait dans un petit village, Nazareth en Palestine, et travaillait comme compagnon chez un voisin charpentier du nom de Joseph. Ils s’entendaient bien ces deux-là, Joseph le patron et Jacob l’employé, presque du même âge et aussi compétents l’un que l’autre.
Il n’y avait donc pas de raison d’être taciturne. Et pourtant cette semaine-là avait été bien triste. Joseph avait travaillé sans un mot, les yeux bien loin de son établi et Jacob avait eu peur, plusieurs fois, de le voir se blesser avec un outil. Même quelques nouvelles amusantes du village n’avaient pu détendre l’inquiétude qui imprégnait l’atelier.
La veille du sabbat Jacob ne pouvait se résoudre à laisser son camarade une nouvelle journée dans le silence, l’oisiveté et surtout cette souffrance qu’il n’arrivait pas à cacher. Jacob se décide à tendre la main : “ Joseph, si tu estimes que je peux t’entendre, dis-moi ce qui te tourmente. “
Joseph pose la varlope qui glissait sur la planche, essuie son front du coin de son tablier, soupire et se met à parler, d’une voix éteinte comme si quelque chose était mort en lui. Il raconte qu’il a rencontré, il y a quelques jours, la soeur de Marie, sa femme. Oui, ils sont mariés depuis quelque temps, tout a été réglé entre les familles, mais les deux époux n’ont pas pu encore vivre ensemble. Marie n’a pas quitté la maison de ses parents. Or quand la soeur de Marie s’est trouvée devant Joseph, elle a éclaté en sanglots et elle lui a annoncé la nouvelle : Marie attend un enfant. Une déchirure s’est produite en Joseph, une obscurité l’a envahi, les mots se sont enfuis.
Jacob a écouté. Il ne comprend pas davantage. Il rejoint son ami au plus profond de l’obscurité. Il demande seulement : “ Que vas-tu faire ? - Nous séparer, dit Joseph. Sans se voir. Sans parler. Sans comprendre. Sans juger. “ Le lendemain, les deux hommes entrent ensemble dans la synagogue. Près de la porte d’entrée se trouve le groupe des femmes. Spontanément le regard de Joseph se tourne vers l’endroit où il est sûr de voir Marie. Elle est là, parmi les autres, discrète, mais le visage détendu, heureux même, oui heureux, avec seulement un voile d’inquiétude. La déchirure en Joseph s’élargit encore. Il ne comprend pas, il ne comprend pas.
Après les grandes invocations au Très-Haut, après les salutations, le rabbin prend le rouleau des Ecritures. Aujourd’hui c’est le livre d’Isaïe. Il annonce la venue du Messie. Le rabbin fait une longue digression sur les espoirs qui traversent le peuple depuis quelques décennies : pour les uns ce sera un roi à la manière de David, pour les autres ce sera l’envoyé de la Colère divine qui va juger le monde, pour d’autres ce sera le grand Prophète qui ramènera
La semaine suivante, à l’atelier, se passe encore sans les conversations animées de fin d’après-midi. Mais le silence n’est plus tout à fait le même, comme si le bois respirait mieux, comme si la scie grinçait moins, comme si les rumeurs du village pouvaient de nouveau rentrer. Joseph est là et il est ailleurs, là où il ne voulait pas aller, là où il ne serait jamais allé s’il n’avait pas été conduit par la main forte et tendre de Dieu.
Le sabbat suivant après l’office à la synagogue, Joseph passe une partie de la journée dans la famille de Marie. Dans le brouhaha des allées et des venues, Marie se penche vers Joseph : “ Tu as entendu ? - Oui, j’ai entendu, dit Joseph - Le Seigneur a fait en moi une merveille, dit Marie - Béni soit son Nom ! “ ajoute Joseph.
Quand, ensuite, il annonce à Jacob qu’il ne va pas tarder à prendre Marie dans sa maison, son compagnon lui demande : “ Tu l’appelleras Emmanuel ? - Oui, répond Joseph, ce sera l’un de ses noms. Mais il y aura aussi ‘ Jésus ‘. Parce que Dieu sauve ? De quoi ? Je pourrais déjà en dire beaucoup. Que diront, alors, ceux qui le connaîtront ?… “ En plus, ajoute Joseph avec un sourire, à la naissance de l’enfant, comme tous les bons juifs, ils commenceront par féliciter la mère ! “ ( d’après Mt 1, 18-24 )
Loïc Collet