FAIM DE GOELAND

Sur une des petites plages, pas loin du bourg, les quelques pêcheurs côtiers se retrouvent en fin de journée pour étriper le poisson. Ils ont tiré leur plate sur le sable et les uns en fumant, les autres en chiquant, ils jettent les boyaux aux goélands. Les gros oiseaux tournent tout prés, effrontés comme si le repas leur était dû.

 

Gabriel a souvent observé le manège entre les gens et les bêtes et ce soir il les envie. De quoi manger, comme ces goulus, au moins un peu, ce n’est pas toujours son tour. M’man est partie en campagne, vers midi, porter des télégrammes. A quelle heure reviendra-t-elle et apportera-t-elle quelque chose à manger ?

 

Il y a quelque fois un morceau de pain dans le buffet. Gabriel fouille jusqu’au fond du meuble. Aujourd’hui il n’y a rien. Sauf un pot qui aurait pu contenir de la confiture. C’est plutôt une pâte brune, totalement sèche. Gabriel fait sauter un morceau avec son canif. Il goûte. On dirait du miel, oublié là depuis longtemps. Les trois ou quatre cuillérées sont avalées en quelques secondes.

 

Mais après coup, il a un doute. Qu’est-ce que j’ai mangé là ? M’man ne sait pas toujours où elle met sa pommade pour les varices. C’est bon pour ses plaies mais il ne faudrait peut-être pas en manger… Ca avait un drôle de goût. Un peu comme un médicament.

 

Il se rappelle ce qui s’est passé à l’école, un mois auparavant. Avec un camarade il avait dû rendre un service à l’instituteur. Et celui-ci voulait les récompenser. « Je vais vous donner des gâteaux secs. Ils sont très nourrissants. C’est le Service National de Paris  qui nous les offre, pour les enfants trop maigres. On les appelle ‘biscuits vitaminés’ ». Gabriel n’avait jamais entendu ce mot-là. Mais comme il dévore autant les mots que les gâteaux et que le maître le savait, il a eu droit à une bonne poignée. L’ennui, c’était aussi ce goût de médicament…

 

Avec quelque chose au ventre maintenant, il peut attendre le retour de M’man. Et il sait ce qu’il va faire demain. Depuis quinze jours il s’occupe de sa collection d’oeufs. Le jeudi et le dimanche il passe une bonne partie de son temps à dénicher des nids. Il y a, bien sûr, les oeufs des pinsons, des moineaux, même des bouvreuils, mais ils sont petits, ce n’est pas très avantageux. Par contre les œufs de merles, comme de beaux galets verts, et surtout ceux des pies encore plus gros dans leur robe grise, ça compte dans une collection.

 

C’est que Gabriel les enfile l’un derrière l’autre sur un fil, comme une guirlande. Mais il faut d’abord les vider. C’est tout un art. On fait deux petits trous, avec la pointe du canif, de par et d’autre de l’oeuf. Puis sur l’un des trous on aspire fortement. S’il y a un « petit » dans l’œuf rien ne sort, il faut même le jeter car il va pourrir. S’il n’y a pas de petit l’œuf tout entier glisse dans la bouche. Et c’est bon, autant qu’un œuf de poule. Et ça nourrit. Demain Gabriel ira du côté des ormeaux qu’on voit de l’école. C’est facile de monter jusqu’aux nids de pie, les branches descendent jusqu’en bas.

 

Quelquefois l’occasion est exceptionnelle. Gabriel n’est pourtant pas très fier de s’en souvenir. Il est fidèle à la bande du quartier. Il reconnaît l’autorité des deux chefs, son frère, Grand Lou, et son adjoint, le Mitron. Il a toujours respecté la règle du groupe : mettre dans la caisse commune tout l’argent que l’on peut avoir à l’église, aux baptêmes et aux mariages. Mais le diable n’est pas dans le bénitier ! Il est dans le ventre !

Un jour, un camarade l’aborde : « Je sais où ils ont caché la caisse ! ». « Ils », ce sont les deux chefs, les seuls à connaître la cachette. « Tu vois la venelle, là, entre les deux maisons ? Elle n’est pas large. On peut monter avec un pied d’un côté et l’autre pied de l’autre côté, sur les joints des pierres ! Et tu vois le trou là-haut, juste sous la cheminée ? C’est là qu’est la caisse ! ».

 

Il faudrait autre chose pour faire peur à Gabriel. Il grimpe. En calant bien ses pieds dans les joints. Il fait tomber une pierre à l’entrée du trou. Il sent sous ses doigts une boîte métallique, grosse comme le poing. Il la glisse sous sa chemise.

 

Que faire maintenant ? Les deux garçons errent dans le bourg. Ils croisent par hasard un troisième de la bande. Ils racontent la trouvaille. Alors, qui a eu l’idée ? « On va aller manger des glaces ! ». C’est le déclic. Oui, des glaces, tant qu’on veut ! tant qu’on veut !

 

Les voilà arrivés  à la    pâtisserie de la plage. Ils en ont entendu parler. C’est le rendez-vous des touristes friqués. Ils n’ont jamais eu les moyens d’y entrer. D’ailleurs ils restent sur la terrasse. Prêts à fuir. Ils commandent tout de même les glaces. Une, deux, trois peut-être. Le patron les regarde bizarrement. Ils ont pourtant des sous qu’ils ont posés sur la table. Mais il y a un malaise… Il vaut mieux revenir au bourg sans traîner. Et là, gare à la tournée !

 

Mais Grand Lou, en apprenant l’histoire, reste rêveur. Il ne s’énerve même pas. Il regarde Gabriel. Il hausse une épaule. Il détourne les yeux. Il dit simplement : « La prochaine fois qu’on pourra acheter quelque chose à manger, vous serez les derniers ! Vous entendez ? Les derniers ! Vous aurez ce qui reste ! ». Y a pas plus juste que Grand Lou. Et il sait ce qu’est la faim.

 

                                                   Loïc Collet

 

Laisser une réponse