DE MERE VIETNAMIENNE

Il croyait que Paris serait la dernière ville où il habiterait, où il pourrait enfin déposer son sac et les souvenirs qui lui scient les épaules. Mais non ! Il doit encore partir. Il remplit les cantines qui le suivent depuis son enfance.

 

Au fond d’un tiroir il reste un mince dossier. A l’intérieur, une seule photo, couleur sépia. C’est le choc. Il est là, accroupi au premier rang, au milieu  d’une dizaine d’enfants, garçons et filles, qui ont à peu près le même âge que lui, douze ans. Derrière eux, quatre rangées d’autant d’enfants. Sur la droite, un homme au tricot rayé, comme celui d’un marin. A l’arrière du groupe, des proues de bateaux de bois, des chalutiers de ce temps-là.

 

Tous regardent l’objectif, sans un sourire. Ils viennent d’arriver. Ils sont sur le quai d’un petit port de France. Ils ont fait un long voyage par mer. Ils ont embarqué à Saïgon. En catastrophe. Car les Viets-Congs étaient aux portes de la ville. Et eux, sont enfants de père français et de mère vietnamienne. L’armée française a donné l’ordre : les enfants ne doivent pas tomber  entre les mains des communistes, ils doivent être évacués. On les a entassés sur des bateaux réquisitionnés. Et les voilà arrivés en France.

 

Pour aller où ? Sa mère n’a pas eu le droit de partir. Plus tard ! a dit l’administration. Son père ? Il a disparu, auparavant, pendant la bataille de Hué. A-t-il été tué ? Les Viets-Congs avaient profité de la fête du Têt pour envahir la ville. Ils avaient même conquis la citadelle et planté le drapeau rouge par-dessus. Les Français avaient repris la ville, à force de bombardements. Mais une partie de la population s’était enfuie vers Saïgon. Lui, avec sa mère, dans le flux des réfugiés.

 

A Saïgon il a eu un camarade dont le père était cheminot sur la ligne de chemin de fer qui longe la mer et va jusqu’au nord, chez les communistes. Un jour, il lui parlait du drapeau rouge sur la citadelle de Hué. Son camarade, sortant une photo de son cahier, lui dit : « C’était comme ça ? ». On aperçoit, dans la grisaille du papier, une ville remplie de gravats, mais avec des tanks sur ce qui reste de rues. Et au premier plan, très haut au-dessus de la rue, une sorte de clocheton de pierre, trois soldats armés de mitraillettes et l’un d’eux, à la pointe du clocheton, tendant un drapeau rouge. « C’était les Russes à Berlin, dit le camarade. C’est comme ça qu’ils ont fini la guerre… ».

 

Qu’est ce qui est fini pour lui ? Il a vécu en plusieurs villes de France. Il a connu d’autres immigrés. Des pauvres dont les parents marchaient, avec un sac noir sur l’épaule et demandaient s’il y avait des cheminées à ramoner. Des paysans qui avaient l’habitude de soulever à la fourche de lourdes charges et qui épuisaient leurs voisins de chaîne à l’usine. Des savants aussi qui l’ont fait rêver. Surtout cet Albert Einstein qui s’est enfui aux Etats-Unis et qui a conquis la gloire en découvrant la relativité généralisée. Relativité de tout, de tout ce qui arrive ? Alors il n’aura aucun endroit pour se poser ?

 

                                              Loïc Collet

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