DEMONS, ANGES, IMAGES DU SOI

Les congés sont une période où circulent, entre les gens, d’innombrables cartes postales représentant des anges ou des démons. Qu’y a-t-il de plus plaisant que d’adresser à un ami l’image d’un ange somptueux d’un Léonard de Vinci annonçant à Marie qu’elle serait mère ? Ou de plus piquant que d’expédier l’image du diable anguleux qui surveille Paris du haut de sa corniche à Notre Dame ? Sarabande d’esprits « malins » ou intentions qui s’ignorent ?

Les trois perspectives bibliques

Si l’on parcourt la Bible, on se trouve souvent en compagnie de ces êtres « angéliques »  ou « démoniaques ». Car dans la perspective cosmologique (la constitution du cosmos) le monde, selon la Bible, est fait de trois plans superposés : le monde céleste, le monde terrestre, le monde souterrain. Et chaque monde a ses habitants, Dieu et les anges au monde céleste, l’homme au monde terrestre, les démons au monde souterrain.

Dans la perspective sociologique, la Bible a « habillé » les bons et les mauvais esprits de ce qui se pratiquait dans la société du moment. Le meilleur exemple est l’utilisation des images de la royauté, empruntées aux cours royales d’Assyrie et de Babylone, au 6e siècle avant notre ère. Dieu, alors, siège au milieu d’une foule de courtisans, il a une garde rapprochée (les Chérubins !), il est chef de guerre d’armées puissantes, il a des conseillers, des messagers, des procureurs, des exécuteurs, des exterminateurs…

La perspective psychologique, la plus fréquente aujourd’hui, apparaît dans les derniers livres du premier Testament comme les livres de la Sagesse. Il n’est plus question alors d’armées en ordre de bataille, mais de l’entrée subtile de certains esprits invisibles dans l’esprit de l’homme. En particulier celle de Satan, spécialisé dans le trouble de l’âme, la révolte contre Dieu, l’épuisement de la foi. On la voit à l’oeuvre dans le personnage de Job, sans doute au 4e siècle avant notre ère.

Jésus aussi

Jésus et les premiers chrétiens partageaient ces représentations qui avaient cours encore en leur temps. Jésus, nous dit-on, chassait les démons vers les déserts, vers les profondeurs de la mer. Il leur défendait de parler ou de tourmenter les gens. Il distinguait certains comme les princes du monde rebelle à Dieu. Il voyait les anges témoigner pour des enfants devant la face de Dieu. Il aurait pu demander à son Père le secours de légions d’anges. L’apôtre Paul, ensuite, devra tempérer l’enthousiasme des Chrétiens de Colosses pour les hiérarchies célestes d’anges. L’Apocalypse les voit également dans tous les évènements importants du monde et de l’Eglise. Ainsi, pour Jésus et les premiers Chrétiens, l’existence des anges ne fait pas de doute. Mais la particularité des Chrétiens est d’affirmer que le Christ est plus puissant que tous les esprits et qu’il inaugure un règne de paix et de bienveillance du Père des cieux.

Depuis l’animisme

Cela correspond à ce que disent les historiens de la religion sur les origines probables et les premiers développements du sentiment religieux. On ne sait pas comment s’exprimaient les peurs et les plaisirs des premiers hommes dans la nature et dans le clan. Mais on peut penser que l’animisme a été le premier stade de la croyance, en attribuant à tout efficient dans le monde (minéraux, plantes, phénomènes naturels…) un « esprit » bienfaisant ou malfaisant. Et la deuxième croyance décisive a été sans doute de considérer la mort comme le passage des défunts au monde des esprits. Mais à ce stade les « esprits » vont se différencier entre bons et mauvais selon ce qu’ils représentent pour l’affectivité humaine, bonheur ou malheur. Ce qui nous amène à examiner le psychisme qui qualifie à partir de lui-même les « anges » ou les « démons ».

En passant par Freud

C’est surtout Freud qui a opéré cette interprétation en révélant les effets de l’inconscient. Il ne se contente pas de féliciter le docteur Charcot, son prédécesseur, d’avoir expliqué l’hystérie non plus par « le ‘démon’ de l’imagination des prêtres » mais par une formule « psychologique ». Il voit dans les démons « les souhaits de désirs mauvais mais réprouvés », « des rejetons de motions pulsionnelles refusées, refoulées ». En croyant aux démons, « le sujet voit… la puissance dangereuse de ses pulsions revenir à lui, comme puissances mal intentionnées ». Le démon est la forme fanstamatique de l’angoisse et de la culpabilité quand la jouissance réclamée par la pulsion est interdite. Par contre, l’envers du danger pulsionnel est la version « angélique » où l’esprit est protecteur, gardien, voix parentale…

Que ce soit dans l’ange ou dans le démon, la projection de l’inconscient fait entendre, pour le sujet humain, « la voix de son propre désir », la tension vers un Autre qui le comble ou le frustre, l’incomplétude de l’homme « étranger à lui-même, sans jamais pouvoir s’échapper », condamné à la mort mais promis à l’éros. Le Soi écartelé entre ses projections.

Pour autant, l’homme est-il l’unique dans le monde de l’esprit ? L’unique dans le monde vidé de ses anges et de ses démons ? La philosophie des Lumières avait substitué au monde à trois termes  (le monde, l’homme, le divin) un monde à deux termes (le monde et l’homme). Mais nous savons maintenant que l’homme unit en lui-même le Soi et l’autre. Il est double, construit de monde et construit de divin. Plus de pseudo-intermédiaires, anges ou démons. Un seul visage en vis-à-vis, celui du Christ fait de tous les humains et de Dieu.

                                             Loïc Collet   

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