L’ouvrage de Marie Thérèse Esnault, « Libre dans ma cellule », a un titre volontairement provocant : Peut-on être libre dans une prison, dans sa propre histoire personnelle, dans la « vie religieuse » au sein d’un collectif d’Eglise ? A la fin de son introduction, l’auteur écrit : « J’ai conquis une certaine liberté et je peux dire qu’aujourd’hui je me sens de plus en plus libre dans ma cellule ! » (op.cit.p.15).
Témoigner de quoi ?
Dans la préface qu’il a donnée au livre, Paul Valadier, jésuite, pense résumer la vie de M.T. Esnault ainsi : « Etre là, simplement pour écouter, réconforter au besoin, témoigner dans l’amitié et la présence » (p.9). Ce n’est pas si simple que cela ! L’auteur résume ici ce qu’elle a développé dans des livres antérieurs, dont « Les parfums de la liberté. Une thérapeute à l’école des détenus » (en 2005). Patiemment elle a cheminé, avec des détenus, à travers des techniques sensorielles, éveillant l’ouïe par la musique et l’odorat par les parfums, les odeurs. Elle s’est rendu compte, dit-elle, « combien cette forme de thérapie est adaptée aux personnes en grande difficulté, n’ayant guère de moyen d’expression » (p.135). Mais alors pourquoi ce livre ? Il nous faut bien ici noter une ambiguïté. L’auteur affirme une conviction : « L’important, ce n’est pas de témoigner que je suis religieuse mais, par mes actes et mes engagements, annoncer la Bonne Nouvelle de l’Evangile de Jésus » (p.25). Elle ne veut donc pas « se justifier », assure-t-elle. Mais elle pense que « le moment est venu de consentir à livrer ce qui a donné sens à (sa) vie » (p.14). Devant qui consent-elle ? Devant les détenus qu’elle a connus ? Non ! Ils ont été concernés par « les actes et les engagements » et non par des « images d’Eglise ». Alors devant d’autres personnes ? Oui, sans doute. Des personnes qui ont probablement des « intérêts d’Eglise » à diffuser de telles paroles. Une psychologue pourrait-elle être insensible à cette subtile perversion ?
Alors notre auteur y va, clairement, de son histoire personnelle. On sent rapidement ce qui sera repris, à la fin de l’ouvrage, dans quelques notes sur son analyse à l’âge de cinquante ans. Une enfance avec des parents favorables à la « vie religieuse », une adolescence chez des religieuses où elle ne « pouvait plus respirer ». Puis la rencontre du groupe des Xavières dont elle appréciait « un certain dynamisme, une proximité des gens, le fait qu’elles aient un travail professionnel » (p.21). De quoi emporter son adhésion et son entrée dans cette forme de vie religieuse.
Les conseils évangéliques
La suite du livre est une manière d’exposer ce qu’on appelait « les conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté, d’obéissance ». La pauvreté, c’est le chapitre « Devenir pauvre ». La chasteté (ou plutôt, le choix du célibat pour le Royaume du Christ), c’est le chapitre « Une vie féconde ». L’obéissance, c’est le chapitre « Parle, ton serviteur écoute ». On remarque que certains mots disparaissent, comme le mot chasteté. Mais le contenu est très suggestif, en particulier la forte réflexion sur la « dimension transférientielle » qui se noue entre la thérapeute et ses « patients », et l’expérience de la frustration, opposée à la toute-puissance… Autant d’approfondissements de la chasteté dans cette vie de célibat.
On est d’autant plus à l’aise pour noter quelques réserves à propos de ce qu’on mettait autrefois sous le mot « obéissance ». L’auteur affirme : « Il m’a toujours été possible de sortir des « il faut » et des « je dois » et d’entrer peu à peu dans une liberté intérieure » (p.53). Heureusement il y a le « peu à peu », cela tempère le « toujours ! Mais la question rebondit avec d’autres assertions : « J’ai alors le sentiment que Dieu me parle directement » (p.55). Aïe ! Qu’est-ce que cette spiritualité ? Avec des conséquences posées sur le mode de l’absolu : devant sa « supérieure générale », elle parle d’« une remise de tout son être, dans une totale liberté et disponibilité (p.61)… Je n’ai plus rien à prouver, ni à perdre » (p.57). Réalité ou fictions de l’esprit ? Qui dispose de « tout son être » ?
Conversion par l’analyse ?
L’auteur en arrive à sa « seconde conversion » par le travail fait avec un analyste. Il semble que ce travail a commencé dans le genre de « travail de supervision », où, dit-elle, elle parlait de tout sauf d’elle-même. (Manquait-elle de ce travail ailleurs ?). Puis elle est passée « à la position allongée sur un divan », et son histoire l’a rattrapée, par exemple les enfants morts de sa fratrie. On n’en saura pas plus, sinon son adhésion à la confiance et à la non-violence.
Mais on apprend qu’elle va interrompre sa cohabitation avec ses sœurs xavières, à cinquante huit ans, et qu’elle peut dire : « Ce n’est pas d’être continuellement ensemble qui fait communauté » (p.73). Elle expérimente que les partages de vie, de coeur et de foi, peuvent se faire autrement. Et on lit, tout à fait à la fin de l’ouvrage, cette phrase qui n’était annoncée par aucune allusion jusque là : « Dans l’Eglise d’aujourd’hui,beaucoup de congrégations religieuses tentent de nouvelles expériences, en se remettant en question, et cela me réjouit beaucoup » (p.152).
Recherche collective
Dans sa préface, Paul Valadier avait pourtant, d’un certaine manière, fermé la porte à cette découverte : « Pas de déclarations fracassantes sur les évolutions en profondeur de cette Eglise, avant, pendant et après le Concile Vatican II » (p.10). Non, il ne s’agit pas de déclarations fracassantes, mais il s’agit de reconnaître le travail intense de certaines congrégations religieuses, dès la fin du Concile il y a quarante ans, pour rénover la vie religieuse de ce temps-là. Il s’agissait de promouvoir non seulement le travail professionnel et les relations fraternelles sans discrimination, mais aussi l’engagement de ces religieuses dans les structures sociales et politiques que nos contemporains se donnent pour le bonheur de tous. Et cela avec l’esprit et pour l’esprit de l’Evangile en notre temps. Une vie religieuse pour le monde et pas seulement pour l’histoire de quelques « élus ».
Loïc Collet