Gabriel arrive de l’école, ce soir, et s’isole dans un coin de la cuisine pour jouer avec son Meccano. M’man ne lui demande jamais de raconter ses journées à l’école. Aujourd’hui ce serait pire que tout, si elle le faisait. Deux gendarmes sont rentrés dans la classe et ont demandé : « Qui a un lance-pierre parmi vous ? ». Evidemment personne n’a répondu.
Ils voulaient savoir qui a cassé les godets de verre sur les fils électriques entre l’école et le bourg. Plusieurs garçons prennent un air spécialement innocent. En particulier Gabriel qui a « descendu » deux godets hier soir. Il avait échangé trois oeufs de sa collection contre un morceau de basane bien souple ; il avait déjà une fourche de bois parfaitement arrondie dans le creux et deux bandes de caoutchouc découpées dans une chambre à air d’auto. Le premier essai de son lance-pierre a été concluant : deux godets !
Si M’man avait su cela elle aurait répété : « Toi, prêtre ? Certainement pas ! Pas un voyou comme toi ! ». Elle n’aurait pas plus compris les enfants : « Qu’est-ce qu’on rigole avec les godets ! Ca pète d’un coup, avec une étincelle ». Elle aurait encore moins compris si on lui avait dit : « On a vu une bande de gosses grimper sur les blockhaus, au haut de la plage, pour regarder les filles qui se déshabillent là-dedans. Et dans la bande il y avait Gabriel ! ». Ouh ! la honte !
C’est pour rigoler, se dit Gabriel. Ca ne l’empêche pas de garder soigneusement, dans un tiroir de l’armoire, le livre que lui a donné, autrefois, le vicaire instituteur : « Prêtre, pourquoi pas ? ». Oui, pourquoi pas ? Pourquoi il n’aurait pas le droit d’aller « répondre la messe », le matin, au curé de la paroisse, à son tour comme d’autres ?
C’est vrai qu’il n’arrive presque jamais à l’heure car, à la maison, il n’y a pas d’heure pour se coucher. Ou M’man rentre tard de ses tournées à la campagne, ou elle « traîne » dans la cuisine, entre la cuisinière et la table aux bouteilles. Mais Gabriel n’est pas mécontent de manquer le début de la messe. Il s’agit d’un dialogue entre le prêtre et le servant. Le prêtre commence : « Introïbo ad altare Dei ». Le servant doit répondre : « Ad Deum qui laetificat juventutem meam ». Gabriel n’a jamais réussi à apprendre ces mots-là (alors qu’il s’agit de la jeunesse !). Il bredouille quelque chose, le prêtre ne rouspète pas.
Par contre il est tout à fait à l’aise dans un groupe proposé à tous les enfants, la Croisade eucharistique. La devise s’inscrit facilement dans les mémoires : « Prie, communie, sacrifie-toi, sois apôtre ! ». Prier, Gabriel le fait, au moins le soir, avec M’man, Grand Lou et Gwendoline, devant l’image de la Vierge. Communier ? Oui, à chaque messe. Se sacrifier ? Il ne sait pas trop ce que cela veut dire. Apôtre ? Oh bien sûr ! comme les copains de Jésus !
Mais encore, que faire plus tard ? Ce n’est pas simple de se décider vraiment. Il aimerait bien être prêtre-instituteur, comme celui qui lui avait dit : « Vous êtes un dégoûtant personnage ». Mais là, il ne savait pas ce qu’il disait ! Le problème est ailleurs. Gabriel voudrait être professeur. D’accord ! Mais pourquoi pas « prof de gym » ? Son plaisir, c’est de faire de la gymnastique avec Monsieur Géraud, un ancien marin de l’Etat, qui lui a appris surtout à faire le « cochon pendu » à la barre fixe et à retomber sur ses pieds d’un coup de rein. Et son rêve, c’est de nager comme Tarzan dans les marais de la forêt, au milieu des crocodiles (il connaît son vrai nom : Johnny Weissmuller !). Pourquoi pas prof de natation ?
C’est vrai que, lorsque les enfants vont en promenade scolaire au bord de la mer, le vicaire instituteur ne s’est jamais mis en maillot de bain. Peut-être il n’a pas une bonne santé ? Gabriel, lui, se sent bien. Il pourra être prêtre et continuer à faire de la gym ! Ca ne l’empêchera pas d’être apôtre. Il a même entendu dire que les apôtres étaient, un jour, dans leur barque, sur le lac de Tibériade. Et ils ont vu Jésus plus loin. Alors, Pierre s’est jeté à l’eau pour le rejoindre. Mais il ne savait pas nager, il a failli couler. Sans Jésus il était fichu. C’est ça, sans Jésus on est fichu. Même les prêtres ! Alors il n’y a pas à s’inquiéter ! Jésus n’est pas un fantôme et il marche même sur les vagues !
Loïc Collet