RACONTEE APOCRYPHE DE NOEL

Le récit de la naissance de Jésus est connu habituellement par le texte de l’évangile de Luc (Lc 2, 1-21). On le date des environs de l’an 80. Assez rapidement sans doute d’autres récits sur le même évènement ont dû circuler parmi les Chrétiens. Mais ils n’ont pas eu la même autorité que les écrits reconnus par certains pasteurs célèbres de l’Eglise. Ainsi, les Evangiles, les Actes des apôtres, les premières lettres de Paul, de Pierre et de Jean, l’Apocalypse, selon la liste énumérée par saint Irénée, un peu avant l’an 200. Malgré cela des récits extérieurs à ces « règles » (canôn, en grec) ont continué à susciter de l’intérêt car leur manière de raconter les évènements répondait à l’attente de certains Chrétiens. Ainsi le « Protévangile de Jacques » composé à la fin du 2e siècle et rangé désormais parmi les « apocryphes ».

 

A - La naissance de Jésus selon l’évangile de Luc

On peut découper ce texte en scènes successives :

1 -Le recensement de César Auguste

2- La montée de Joseph et de Marie vers Bethléem

3- La naissance du fils premier-né

4 - L’enfant est déposé dans une mangeoire

5 - Les bergers des environs reçoivent l’annonce par des anges

6 -  Les bergers visitent le nouveau-né

7 - Marie cherche à comprendre

8 - Le nom de « Jésus » est donné à l’enfant

B - La naissance de Jésus selon le Protévangile de Jacques ( chapitres 17 à 20)

La mise en scène reprend le même schéma que Luc mais supprime certaines parties et y ajoute d’autres :

1 - Le recensement de l’empereur Auguste

2 - La perplexité de Joseph : « Comment inscrire Marie ? ma femme ? ma fille ? »

3 - Sur la route, Marie a une vision : un peuple qui pleure, un peuple qui exulte

4 - Près de la grotte, Joseph a une vision : tout lui semble immobile, en attente

5 - Joseph trouve une sage-femme

6 - La grotte est envahie par une nuée lumineuse, qui disparaît quand l’enfant naît 

7 - Une 2e sage-femme constate la virginité de Marie. Sa main « brûlante » est guérie quand elle touche l’enfant

8 - Une voix donne la consigne de garder le silence sur l’évènement

C - Les particularités du Protévangile de Jacques

1 - La perplexité de Joseph (ch.17,v.1)

Dans le voyage vers Bethléem, Joseph se fait accompagner de ses deux fils, l’un « tire la bride » de l’âne, l’autre, Samuel, suit. Au chapitre 9 de l’ouvrage, on l’avait déjà vu protester contre le sort qui le désignait pour « prendre sous (sa) garde la vierge du Seigneur », Marie : « J’ai des fils, disait-il. Et je suis un vieillard, tandis qu’elle est une jeune fille. Je serais sans doute la risée des fils d’Israël ». Alors, comment déclarer Marie au recensement ? A la question que lui posera la sage-femme il répondra : « J’ai été désigné par le sort pour la recevoir comme femme ; elle n’est pourtant pas ma femme, mais elle a un fruit conçu de l’Esprit saint ». (L’évangile de Luc (2,5) parle de « Marie, son épouse ». Cf, infra, le débat sur la virginité de Marie).

2 - La vision de Marie (17,1et 2)

La vision des deux peuples (l’un pleure, l’autre exulte) est peut-être inspirée par le souvenir de Rebecca, enceinte d’Isaac et sentant « ses fils se heurter en son sein ». Et le Seigneur lui annonçait : « Deux peuples se détacheront  de tes entrailles. L’un sera plus fort que l’autre et le grand servira le petit » (Gn 25,23). Les fils d’Isaac, Jacob et Esaü, sont-ils pour le Protévangile les prototypes des « fils de la promesse », que sont désormais les Chrétiens, et des « autres » ?

3 - La grotte (18,1)

Ce détail apparaît dans un texte de saint Justin avant l’an 165.

4 - La vision de Joseph (18,2 et 3)

Tout lui semble immobile, en suspens : les oiseaux du ciel, la main sur l’écuelle, celle qui porte la nourriture à la bouche, les moutons sur place, les bêtes devant l’eau… Pour plusieurs prophètes la suspension du temps, le silence, l’immobilité annonçaient souvent les manifestations            divines. Ainsi Sophonie : « Silence devant le Seigneur Dieu ! Car le jour du Seigneur est proche » (So 1,7).

5 - La sage-femme et la nuée lumineuse (19, 2)

Au dessus de la grotte s’étend une « nuée lumineuse ». Conformément aux Ecritures juives la sage-femme y voit un signe de la présence de Dieu. Elle s’exclame : « Mon âme a été exaltée aujourd’hui, parce que aujourd’hui mes yeux ont vu des choses extraordinaires : le salut est né pour Israël ». L’auteur du Protévangile a-t-il utilisé un cantique que les Chrétiens connaissaient et que Luc avait mis déjà sur les lèvres de Marie (le Magnificat), en le ré-écrivant à sa manière ? C’est sans doute, ici, un ré-emploi parmi d’autres.

6 - La lumière se retire et « le nouveau-né apparaît » (19, 2)

Quand la nuée et la lumière se retirent, le nouveau-né est là, nous dit le texte. Il n’y a ni douleurs de l’enfantement ni intervention de la sage-femme. L’évangile de Luc est plus réaliste et plus explicite : « Elle accoucha de son premier-né ». Il est vrai que le réalisme revient dans le Protévangile avec la  mention : « (il) vint prendre le sein de sa mère ». Mais cette note annonce peut-être le débat qui va se développer un peu plus loin : Marie a-t-elle gardé sa virginité tout en engendrant son enfant ? Dans ce cas elle n’aurait pas à se « purifier », comme l’exigeait la loi juive, elle pouvait nourrir son enfant tout de suite.

7 - La 2e sage-femme et la vérification de la virginité de Marie (19,2 et 20, 1-4)

La 2e sage-femme exprime clairement une question que se posaient des Chrétiens à la fin du 2e siècle : Marie est-elle restée vierge tout en enfantant Jésus ? (virginité ‘in partu’). « Ce n’est pas un petit débat qui se présente à ton sujet », insiste la sage-femme. Elle demande donc à Marie de pouvoir vérifier sa virginité : « elle mit son doigt dans sa nature ». (Cet acte rappelle celui de l’apôtre Thomas qui réclamait de mettre son doigt dans les plaies de Jésus).

De la même manière la sage-femme reconnaît, d’un coup, son incrédulité. Elle en éprouve même la « brûlure » : sa main « est dévorée par le feu ». Il faut qu’un ange du Seigneur lui dise de toucher l’enfant pour être guérie. Mais la preuve est donnée : Marie reste vierge, au-delà de l’enfantement.

Conclusion :

Le récit de la naissance de Jésus, dans le Protévangile de Jacques, était, dans une communauté chrétienne dont nous ignorons l’identité, une racontée biblique, comme on en a fait depuis les débuts de l’Eglise. Elle s’appuyait sur des données communes à l’ensemble des églises  mais développait des questions propres aux rédacteurs. En particulier ici : Quel peuple de croyants est annoncé dans cet enfant Jésus ? Quelle nouveauté se produit dans le mouvement général du monde ? Et surtout, à la fin du 2e siècle, les Chrétiens ont-ils raison de croire que Marie est restée vierge tout en étant mère ? Cette croyance passera dans la foi commune des siècles suivants.

                                                             Loïc Collet

  

  

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